2025 : les somnambules, les marionnettistes et vous (et moi)
A mi chemin entre 2000 et 2050, il est plus que temps d'acter l'impasse de nos sociétés et de se mettre sérieusement à chercher un autre chemin. Soutenable et souhaitable.
Vous connaissez le point commun entre l’intégralité des forces politiques en démocratie, quel que soit le pays ? C’est la certitude (sincère ou non) que si on les choisit eux, ça ira mieux.
Mais au fait, c’est quoi “mieux” ?
Mieux, jusqu’à très récemment, était synonyme de “pouvoir d’achat”, un barbarisme journalistique qui ne veut pas dire grand chose mais est suffisamment flou pour qu’une majorité de gens puissent se ranger derrière sans trop de contorsions.
Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, le projet de société en France s’articule autour de cette notion plus ou moins raffinée selon les époques. De la “ménagère” chère à l’époque de Gaulle aux contestations des années 70 à la rigueur des années 80 jusqu’au “travailler plus pour gagner plus” de 2007… Le XXème siècle a été parcouru d’une volonté inlassable de mesurer et de compter.
Il semble que nous soyons collectivement obsédés par le fait d’amasser le plus de confort matériel possible, ou alors que ce soit un ferment de nos sociétés.
Tocqueville avertit déjà à son époque qu’en démocratie, contenter la majorité est fondamental et que le temps passant, la majorité se contente de plus en plus difficilement.
Pour en savoir plus :
C’est ce que les observateurs de nos sociétés modernes appellent pour certains “le paradoxe de Tocqueville” et qui conduit l’intégralité de nos gouvernants, putatifs comme candidats à nous promettre un “mieux” (comprendre “plus”) pour peu qu’on les choisisse.
Et il est assez commode d’expliquer ce raisonnement par la duplicité, la paresse, ou l’incompétence d’un camp ou d’un autre. Mais le fait que tous le promettent a probablement une cause plus profonde.
Si l’on regarde l’âge moyen des personnes qui gouvernent les pays riches industrialisés, ils ont à peu près tous grandi au moment des 30 glorieuses. Ce moment d’explosion économique sans précédent dans l’histoire qui pour eux est la norme sur laquelle ils se sont construits.
La jeunesse de la génération qui nous gouverne, ça a été ça :
Difficile, quand on a grandi dans ce monde là de ne pas souhaiter que le monde redevienne “great again”. Et par corollaire : facile pour quiconque fait son beurre politique de nostalgie fantasmée de le manipuler.
Seulement voilà, pour satisfaire le paradoxe de Tocqueville quand on a grandi dans un monde d’opulence, il faut promettre plus à la majorité pour maintenir la stabilité de la société dans laquelle on se trouve. Que ce soit une société politique, ou une société commerciale.
Et c’est là que les ennuis commencent.
Parce que “toujours plus” dans un pays en ruine à reconstruire avec des améliorations notables du confort personnel perceptibles par tout un chacun au sortir d’une guerre mondiale, c’est une promesse tenable.
Mais c’est une promesse qui est limitée à ce que la planète peut nous fournir, divisée par les appétits des uns et des autres.
Drill baby, drill : dans un monde où la force des machines exerce plusieurs centaines de fois la force des humains, la valeur créée par l’économie découle directement de l’énergie disponible.
Dès lors, la “crise” de 2008 et la morosité mondiale depuis 17 ans devient beaucoup plus claire :

Evidemment, la richesse créée n’est pas en reste de cette descente :

Et là c’est l’impasse.
Le paradoxe de Tocqueville nous impose d’accélérer, les limites de la planète nous imposent de ralentir et nous sommes gouvernés par une génération qui a grandi dans le moment d’opulence le plus inédit de ces 200 dernières années (voire de toute l’histoire) et s’en sert comme repère de réflexion sur ce qui serait collectivement souhaitable.
Et pour couronner le tout, si j’ose dire, l’hypothèse de la Reine Rouge explique que dans un contexte compétitif, le premier acteur qui accepte l’idée d’un ralentissement ou la perte d’un avantage compétitif se fait dévorer par les autres.
Alors on fait quoi ?
On accepte qu’au nom d’un “great again”, d’un Brexit, d’une destinée manifeste, d’une nouvelle Route de la Soie ou d’un revival de l’empire de Pierre le Grand on s’oppose jusqu’à s’entretuer pour ce qu’il reste de ressources et d’énergie sur la planète ? Ca, c’est le camp des marionnettistes.
On tente quoiqu’il en coûte de faire tenir l’édifice brinquebalant jusqu’à la prochaine passation de patate chaude en se disant que ce sera au moins le problème des suivants ? Ca, c’est le camp des somnambules.
Le point commun de ces deux camps, chères lectrices et chers lecteurs, c’est qu’ils ne représentent ni vous ni moi.
Que ce soit le camp des négationnistes planéto-climatiques que sont les marionnettistes ou le camp des négationnistes planéto-économique des somnambules qui l’emporte, ni vous ni moi n’avons leur oreille et ni vous ni moi ne pouvons les influencer de façon décisive. Et ni vous ni moi n’avons d’intérêts personnels justifiant de se placer d’un côté ou de l’autre, n’en déplaise à tous les experts de plateaux qui ont tout compris et savent l’expliquer en une punchline.
Revenir au réel tant qu’on en a les moyens
La troisième voie pour sortir du faux dilemme mortifère dans lequel nous sommes entraînés, c’est de revenir au réel.
Les limites planétaires, on ne les changera pas. Avant que l’on trouve du pétrole sur la Lune ou du lithium sur Mars, il se passera au mieux quelques décennies et ça ne changera les choses au mieux que pour les quelques aventuriers qui accepteront de tout brûler derrière eux pour y arriver.
Les ressources non renouvelables ne cesseront pas de l’être. La “crise” de 2008 suit immédiatement le pic de production de pétrole conventionnel de 2006 et la course aux pétroles non conventionnels depuis n’a permis que de maintenir temporairement la production jusqu’en 2024 où elle commence à baisser. Et ça c’est sans même ouvrir le sujet des conséquences environnementales et de santé publique de ces extractions ni même étendre le sujet à d’autres ressources tout aussi essentielles.
Ce que l’on peut changer en revanche, c’est nous. Le paradoxe de Tocqueville a été énoncé à une époque où les peuples n’avaient ni l’instruction ni l’information ni l’éducation qu’ils ont aujourd’hui. Nous savons que nous aurons de moins en moins, limites physiques oblige, nous pouvons décider de faire avec moins ou de nous battre pour ce qu’il reste puis après de faire avec moins quoi qu'il arrive. Et le tout dans un climat et un environnement qui se dégradent.
Nous sommes tous dans le même bateau piloté par un capitaine qui ne connaît qu’une trajectoire et insiste pour foncer dans les rochers parce qu’on a toujours fait comme ça et que c’est du bon sens.
La bonne nouvelle, c’est que nous savons aussi construire des radeaux. Qui seront certainement moins performants et moins splendides que le bateau, mais dont on sait qu’ils flotteront et dont on pourra piloter la trajectoire.
Des radeaux comme celui-là par exemple :
Est-ce que c’est moins reluisant que l’injonction à l’accélération sans fin et les promesses de voitures de sport et de piscines en bord de mer ?
Certes.
Mais vous y croyez vraiment à ces promesses-là ?
Pour encore combien de temps ?
Peut-être qu’en ce 14 juillet il est temps de se demander ce que l’on met derrière l’expression “faire société”. Parce que quelle que soit notre décision et notre trajectoire, la seule direction qui nous soit interdite c’est de revenir en arrière.





