2026 n’est pas une année de crise.
Le terme est dans toutes les têtes. Nous vivons une crise climatique, une crise des ressources, une crise en Ukraine, une crise au Moyen Orient… et pourtant ce terme est faux.
Le terme est dans toutes les têtes. Nous vivons une crise climatique, une crise des ressources, une crise en Ukraine, une crise au Moyen Orient… et pourtant ce terme est faux. Il part d’une image mentale erronée pour nous amener à des conclusions sans issue.
La crise est un moment particulier de la trajectoire des individus et des organisations. Un moment de trouble et de doute où certains fondamentaux vacillent et où des changements de trajectoire peuvent advenir. Mais fondamentalement, la crise n’est pas un moment où l’on remet en cause les facteurs qui nous y ont amené.
Tous les manuels de gestion de crise vous diront qu’on ne change pas de capitaine au milieu d’une tempête ni que l’on modifie les ordres de mission alors que l’on se fait déjà tirer dessus. Oui, les manuels de gestion de crise viennent souvent de sources militaires.
Bref, la crise n’est pas le moment de chambouler l’existant, c’est du bon sens.
Et les plus assidus d’entre vous savent ce que j’en pense, du bon sens :
Bref, une crise c’est un moment de danger que l’on espère passer pour revenir à la normale.
Et c’est bien le cœur du problème.
Si l’on postule que nous vivons une période de cahots (ou de chaos) avant un retour à une normalité connue, on se trompe à la fois de cadre de réflexion et d’importance des changements actuellement à l’œuvre.
Nous ne sommes pas en crise, nous changeons de monde.
Nous sommes, en ce début de printemps 2026, en train d’assister à la première crise mondialisée de la fin de l’abondance. Après un coup d’essai au Venezuela, les Etats Unis ont maintenant pris le risque de perturber la mondialisation toute entière en se jetant à pieds joints dans une poudrière qui n’en demandait pas tant. Pourquoi ?
Pour s’assurer le contrôle de réserves de pétrole et
Pour en refuser ce contrôle à la Chine.
Mais pourquoi est-ce que le premier producteur d’une ressource donnée prendrait de tels risques pour des réserves dont il ne devrait pas avoir besoin ?
Parce que le roi est nu. Le secteur du pétrole de schiste aux Etats Unis n’a jamais généré de profit au-delà du refinancement de sa dette et le secteur du pétrole au global dépense 90% de ses investissements à faire du sur place. Conduisant les experts du secteur à parler de phénomène de Reine Rouge.
Notons en passant que le choix de l’impérialisme balistique dans le détroit d’Ormuz fait désormais peser un risque majeur sur la production d’engrais dans une année où l’on nous promet déjà un El Nino historique. Les prix alimentaires risquent de connaître des embardées historiques d’ici la fin de l’année.
Et si le roi est nu, c’est qu’il a trop attendu pour changer de trajectoire et se retrouve désormais avec la fuite en avant quoiqu’il en coûte comme seule stratégie possible.
Parce qu’entendons nous bien, même si les uns et les autres avaient une illumination demain matin et arrêtaient de s’envoyer des missiles, le problème de base resterait le même : il n’y a plus assez de pétrole pour assurer que les grands prédateurs soient servis et que le reste d’entre nous puissions continuer à nous développer sans penser au lendemain.
Et s’il y a bien un endroit où on l’a compris depuis plusieurs années, c’est dans les cercles de pouvoir. Que ce soit version Française avec la “fin de l’abondance” prévue par Emmanuel Macron ou la version Américaine avec le récent “the old world is gone, frankly” de Marco Rubio.
Nous ne vivons pas une crise, nous vivons la conclusion logique d’un monde pensé pour la performance en dépit du réel depuis l’avènement de la machine à vapeur.
Et ce changement, vertigineux, adviendra qu’on le veuille ou non puisqu’il est basé sur l’épuisement des fondamentaux physiques de nos sociétés développées.
Et ça, chères lectrices et chers lecteurs, ce n’est pas une crise.
C’est un changement de monde.
Revenir au réel pour éviter qu’il ne nous rattrape
Jean Marc Jancovici est un habitué des punchlines. Parmi les nombreuses de son répertoire, une est particulièrement adaptée aujourd’hui : “Le changement climatique, soit on s’occupe de lui soit il s’occupera de nous” On pourrait remplacer “changement climatique” par “limites planétaires” aujourd’hui, mais le principe reste le même : plus nous attendons pour penser le monde différemment, plus le réveil sera douloureux.
Par où commencer ?
Repenser l’économie pour remettre le monde au milieu du village est un bon début. La logique monétaire étant structurellement incapable de prévoir les ruptures ou de considérer une ressource comme limitée, il faut en trouver d’autres
Nos sociétés, biberonnées au “toujours plus” (que l’on a pudiquement renommé “pouvoir d’achat” depuis quelques décennies) sont tout autant insoutenables.
Si le postulat de départ de nos sociétés démocratiques est que le soutien de la majorité tient à son impression de voir sa vie s’améliorer tel que le disait Tocqueville il y a deux siècles, alors soit nous changeons radicalement la définition de “s’améliorer” soit nous avons un problème démocratique systémique.
Un problème systémique comme l’émergence de forces politiques qui appellent à revenir à un passé fantasmé où tout redeviendrait “great again”, où l’on serait “de nouveau chez nous” … sans jamais définir clairement le monde dans lequel ils et elles veulent nous emmener.
Dans une récente interview, le même Jancovici déclarait tranquillement que pour qui suit les flux physiques, la situation actuelle n’est ni une crise ni une surprise.
Simplement la suite logique d’un monde qui glisse vers l’inconnu faute d’avoir changé de trajectoire jusqu’ici :
Et c’est peut-être là le point le plus tragique de notre époque. Les générations qui nous ont précédé pouvaient se défendre en disant qu’elles ne savaient pas, qu’elles ne se rendaient pas compte.
Mais nous ? Nous avons toutes les données, tous les chiffres, toutes les tendances, un demi siècle de recul sur toutes les analyses…
Et nous voici en ce début 2026 à contempler pourtant la conclusion la plus limpide et la plus directe du rapport au club de Rome fourni il y a 53 ans : dans un système aux ressources finies, toute course à la croissance est limitée et finit invariablement par mener à des chutes brutales.







Un post magistral Benoît Faverial ! Merci pour cette veille et ces écrits de grande qualité, qui rappellent l'éléphant dans la pièce et aident à mieux penser notre action.
Merci pour ces rappels. Dans l'ordre de la logique, de la causalité, la permacrise que nous traversons n'est effectivement que la conséquence logique de l'extractivisme, de la surconsommation et de la loi des rendements décroissants. L'humain sait sortir de la causalité en bifurquant. Arriverons nous à rendre le développement durable plus désirable que le déni qui mène à l'effondrement ? Tout est une question de désirabilité... Et notre désir est plus que jamais la proie d'injonctions contradictoires.