Ce n’est pas dans les vieux pots que l’on trouvera le chemin de l’avenir.
Et si l'on sortait des oppositions stériles pour penser demain ? Et si partir d'une variante de ce que nous vivons aujourd'hui était une erreur ?
Nous vivons un moment schizophrène. D’un côté, quelques heures seulement se sont écoulées après la fin d’un nouveau Black Friday sonnant le début de marathon de consommation jusqu’aux fêtes de Noël. De l’autre, la dernière COP a réussi à accoucher d’un texte ne mentionnant même pas les énergies fossiles dans les problèmes que le monde doit traiter alors que les catastrophes s’enchaînent et que les scientifiques sont à court de mots pour décrire ce qu’ils voient jour après jour.
D’un côté, un monde qui s’acharne à maintenir en vie une croyance en une abondance matérielle, comme si elle comblait autre chose que les quelques secondes de dopamine que chaque achat procure.
De l’autre, les conséquences qui s’amoncellent et qui compliquent chaque jour un peu plus nos options pour la suite tout en faisant porter la charge de la culpabilité sur celles et ceux qui essaient de faire advenir des alternatives.
There is no… alternative ?
Sylvain Tesson a dit
“La France est un paradis peuplé de gens qui se croient en enfer”
Cela manque de perspective.
Parce que cette phrase pourrait facilement être appliquée au monde entier. Nous n’avons jamais vécu si vieux, en si bonne santé, dans un tel climat de sécurité, avec de tels niveaux de liberté… que ces dernières années.
Vous ne me croyez pas ? Demandez à Hans Rosling :
L’ennui, quand tout va bien, c’est que l’on cherche à avoir mieux. Et nous vivons dans un monde où “mieux” et “plus” sont devenus interchangeables. Ce n’est pas un lendemain de Black Friday que l’on osera dire le contraire.
Le second ennui, c’est que lorsque la partie la plus riche de la planète vit majoritairement en démocratie, elle se retrouve confrontée au paradoxe de Tocqueville. Enfermée dans des logiques de croissance quoiqu’il en coûte pour assurer la pérennité des corps sociaux qui la composent. Et par corollaire allergique à tout discours de modération en raison de l’argument massue “si quelqu’un d’autre a plus que moi, je mérite plus aussi !”
Le troisième ennui, c’est que tout ceci se déroule dans un monde sourd et aveugle à nos envies et à nos projets. “Life is what happens while you were busy having plans” disent les Américains. Qui sont en train de se rendre compte qu’il ne suffit pas de mettre un cosplayeur de mangue psychotique dans le bureau ovale pour que le pétrole se remette à couler à flots.
Tout ceci n’est ni sérieux ni soutenable et le fatalisme qui se répand dans la société est une conséquence directe de cette dissonance entre nos envies individuelles, collectives, sociétales et ce que le monde est en mesure de nous fournir.
Ce chiffre n’indique pour le moment qu’une angoisse intellectualisée. Un problème lointain et diffus qui passe au second plan dès que des soucis du quotidien reviennent et qu’il s’agit de faire un plein de courses ou de voiture.
Sauf que lorsque le quotidien revient à lentement scier la seule branche sur laquelle nous pouvons nous asseoir, peut-être qu’il faudrait remettre le réel au centre de nos préoccupations.
Pirater le fatalisme
Les “pro” et les “anti” discours sur le dérèglement climatique, la raréfaction des ressources et la chute de la biodiversité ont un point commun plutôt paradoxal :
Les uns et les autres pensent que leur opinion est un fait objectif indépassable.
D’un côté, nous avons les chantres de la consommation heureuse, satisfaits de se dire que d’autres auront des ennuis avant eux (gagné, c’est déjà le cas.), qui sautent sur toutes les dernières innovations en expliquant que ça y est, cette fois-ci on y est au découplage (en oubliant de façon un peu trop commode que toutes ces technologies sont créées au charbon).
De l’autre les militants d’une rupture radicale, qui propagent l’idée que si seulement on changeait notre façon de nous nourrir on règlerait tout, ou si seulement on arrêtait l’avion tout irait mieux, ou encore s’il y avait moins de personnes riches tout le reste suivrait naturellement.
Les deux positions sont tout autant de la pensée magique l’une que l’autre. Penser d’un côté que plus d’innovation nous sortira d’un trou creusé par deux siècles d’innovations. Penser de l’autre côté qu’un enjeu systémique interconnecté complexe peut se ramener à une facette du sujet sans considérer toutes les conséquences…
Assez. Les pro et les anti ont fait leur temps et les plus radicaux d’un côté comme de l’autre n’ont rien réussi d’autre que nous rappeler que le ridicule ne tue pas, quel carnage ça aurait été dans le cas contraire.
Et plutôt que de nourrir le fatalisme ambiant en opposant sans cesse le “toujours pareil” à une révolution à laquelle personne ne croit, il est temps de pirater le fatalisme en proposant une nouvelle voie. Le pragmatisme radical.
Nous pouvons encore éviter le mur
Parmi les mauvais arguments que l’on rencontre au quotidien quand on parle de transition, il y a cette tentative de relativisme “L’humanité a traversé d’autres crises, on s’en est toujours sorti, on continuera de s’en sortir”
L’argument est mauvais pour deux raisons :
d’une part, il sert à esquiver toutes les conséquences d’actes que nous savons d’ores et déjà insoutenables et destructeurs. Comme si un patient atteint de cancer des poumons pouvait rétorquer à ses soignants qu’il n’a aucune raison d’arrêter de fumer puisque d’autres ont déjà guéri de cette maladie.
d’autre part, il met sur le même plan des crises passées que nous n’avions ni les connaissances ni les moyens de résoudre. Qui ont eu lieu dans des temps et avec des conséquences limitées. Et qui ont tout de même laissé des cicatrices culturelles que l’on célèbre encore aujourd’hui.
Or, s’il y a bien un élément qui diffère cette fois-ci c’est que nous avons toutes les cartes en main avant même que la partie commence. Nous savons ce que nous faisons trop vite et trop fort. Nous savons comment ralentir et nous savons comment réparer une partie des dégâts déjà engendrés sur le monde.
Et mieux encore, le principal obstacle entre aujourd’hui et ce nouveau monde qui irait moins mal… nous le ou la croisons tous les matins dans le miroir.
Coluche disait en son temps “Et dire qu’il suffirait qu’on arrête d’en acheter pour que ça ne se vende plus !”. Cette phrase, souvent prise comme punch line humoristique, porte en elle une bonne part de nos ennuis et une bonne part de la solution.
Nous vivons dans un monde où nous sommes sommés d’accumuler toujours plus de trucs et de machins qui ne nous apportent qu’un instant fugace de bonheur au prix de l’habitabilité de la seule planète qu’on ait trouvé pour poser nos valises.
Mais ça vous rend heureux vous, tout ça ? Les différentes alertes sur la santé mentale, la consommation de calmants, drogues, alcool et même la fécondité dans la majorité des pays du monde semble indiquer que non.
Nous sommes arrivés à un point culminant sur tous les indicateurs de bien-être et nous repartons en sens inverse à force de vouloir aller plus loin, plus fort, plus vite.
Et si l’on arrêtait d’écouter nos pulsions ? Si l’on arrêtait de courir derrière cette voiture juste un peu plus puissante, cet appartement juste un peu plus grand, ces vacances juste un peu plus loin ou cet écran plat tellement haute définition que nos yeux ne voient plus la différence.
Certains ont plus ? La belle affaire. Ils ne sont ni plus heureux ni plus épanouis. Juste plus aveuglés par des paillettes à durée très limitée.
Lénine disait dans Le gauchisme, maladie infantile du communisme
“le communisme ne pourra être atteint tant que le rêve de tout un chacun sera d’être un bourgeois”
Les expériences du XXème siècle ont prouvé qu’il avait raison, tant sur le plan de l’épanouissement des peuples que sur celui des conséquences pour la planète.
Miyazaki le dessine un peu différemment, mais l’idée est la même :
A trop vouloir, on finit par devoir régler une facture insoutenable.
Et nous avons tous les savoirs et tous les moyens pour éviter que la situation se dégrade encore. Si nous acceptons de penser contre nous-même.
En cette période de fêtes et de glorification de la consommation, pensez y.
Vous verrez, ça libère d’un poids dont vous n’aviez peut-être même pas conscience !



