Comme une grenouille en temps de canicule : pourquoi ne sommes-nous pas mieux préparés ?
Je devais, comme chaque semaine, vous livrer mon analyse clinique de la raréfaction des ressources et du dérèglement climatique. Et puis je me suis arrêté...
J’ai déjà publié une mise à jour de la situation globale il y a quelques minutes . Pour celles et ceux qui suivent l’analyse factuelle d’un monde en chute libre, la dose hebdomadaire de douche froide est servie. En ces temps de canicule, je suis certain que vous apprécierez.
Mais en écrivant cet article, la même question revient, inlassablement : pourquoi ne nous sommes-nous pas préparés ?
Au-delà des ricanements sur les réactions politiques, du “qui aurait pu prédire ?” au “pourquoi n’a-t-on pas écouté l’instance sur laquelle notre parti crache depuis des années ?”, le sujet est trop sérieux, trop grave pour être laissé aux seuls médias et influenceurs.
Même s’ils ont de l’humour.
Le signal que personne n’a vu
Vous venez, lectrices et lecteurs, de recevoir un article listant des risques de rupture par secteur économique et par grande ressource. Combien d’entre vous ont pris ce signal au sérieux au point de vérifier :
leurs approvisionnements ?
leurs plans d’investissement ?
ou même simplement leur planning de vacances ?
Quasiment personne.
Pour une raison que la psychologie connaît depuis des décennies : tant qu’un risque est théorique, nous faisons tout pour le minimiser. Au point de nous en rendre ridicules quand le risque se concrétise.
Nous sommes toutes et tous des grenouilles qui attendons patiemment dans la marmite d’un monde qui se dérègle, en espérant que la température va baisser parce que notre cerveau, dopé à la nostalgie et à la dopamine, nous dit que ça ira.
Les deux profils (et le troisième)
Le comportement est bien connu de celles et ceux qui travaillent en prévention ou gestion de crise. Face à l’éventualité de la crise, il y a deux profils types parmi les porteurs de projets :
Ceux qui ont déjà connu une crise, en comprennent les impacts et trouvent légitime de payer pour se prémunir de l’avenir.
Ceux qui n’ont pas connu la crise : ils paient en rechignant le minimum possible, ou bien se disent qu’ils valent mieux que ça et que les inquiets n’ont pas les tripes nécessaires pour décider dans un environnement compétitif.
Pour être complet, il manque une troisième catégorie : les 30 à 40 % d’entreprises qui ne survivent pas à leur première crise.
Le tout dans un contexte :
de bombardement informationnel constant, empêchant celles et ceux qui le voudraient de prendre le temps de comprendre leur environnement,
de bombardement de témoignages suintant le biais du survivant, martelant que “ça n’arrive qu’aux autres”,
de pression sociale à ne pas paraître “faible” ou, pire, “écolo” dans des milieux qui glorifient encore la prise de risque aventureuse.
Mon aveu de naïveté
Il y a quatre ans, au lancement de 23h58, je pensais naïvement que la vulgarisation des données et l’explication factuelle des risques amèneraient le changement. Pas forcément la révolution, certains contacts me l’ont dit en privé ils se reconnaîtront, mais simplement une vérification des trajectoires et des priorités, parce que les chiffres et les tendances ne collaient pas au narratif d’une économie saine et compétitive.
Qui aurait pu prédire qu’à plus de 40 ans je puisse être encore si naïf ?
Pourquoi rien de tout ça n’aura lieu
1. Le luxe de l’avenir
Dans un système en tension permanente, lever le nez pour considérer un problème hypothétique futur est un luxe. Lorsque 3 entreprises sur 4 passent une partie du mois à se demander comment régler les charges de fin de mois, c’est un luxe exorbitant.
2. La pression du troupeau
Dans un système hautement interdépendant, la divergence à la norme est suspecte. Un système économique qui va bien tolère qu’on s’éloigne quelques minutes du “tout financier” pour aborder des sujets de morale ou de bonne conscience. Mais un système sous tension devient agressif envers quiconque semble s’éloigner du troupeau, même si l’excentrique en question s’appelle BlackRock.
3. Le repli sur le connu
Dans un système qui doute de lui-même et de sa capacité à servir les besoins de base, la tentation n’est pas d’expérimenter de nouvelles façons d’avancer, mais de se braquer sur des méthodes connues et éprouvées, même si elles sont battues en brèche par le réel.
Comment briser le cercle vicieux
1. Compter.
Se faire violence par rapport à ses désirs de conquête et de performance, et se demander à quel point ces prévisions sont réalistes. Il y a une chance sur deux d’ici mi-juillet, et trois chances sur quatre d’ici la fin de l’été, que vous ne puissiez plus vous fournir en carburant. Qu’est-ce que cela signifie ? Que pouvez-vous y faire ? Comment atténuer les conséquences ?
Et au pire, si rien de tout ça n’arrive, si le détroit d’Ormuz se calme et que les raffineries réapparaissent par magie, vous aurez un plan prêt pour le jour où le rêve s’interrompt et où vous revenez brutalement au réel.
2. Être clair sur ses objectifs.
Sauver les ours polaires et les bébés phoques, c’est un enjeu éthique. Dans un tableau de bord d’entreprise, cela ne peut avoir que la place des œuvres sociales. Une entreprise est un espace de production dans un cadre financier et législatif donné. Chercher à améliorer le monde au nom d’une entreprise, c’est possible pour une niche (Patagonia par exemple), mais tout le monde ne peut pas être une niche, sinon ça ne s’appellerait pas comme ça. Pour les autres, cela passera au mieux pour du marketing et au pire pour du greenwashing. L’effort n’en vaudra pas la chandelle.
Se préoccuper de ses risques physiques pour une entreprise est un enjeu de pérennité. Un enjeu de sécurisation de ses approvisionnements, de sa capacité à opérer dans un climat instable, de ses modèles d’affaires dans un monde où les besoins évoluent plus vite que les générations de semi-conducteurs.
Je suis assez vieux pour avoir vu apparaître les premiers “plans de continuité d’activité” informatiques, quand le SI est devenu un élément stratégique. Pourquoi ne pas faire des plans de durabilité d’activité ?
3. Et une fois de plus, compter.
On vous demande pourquoi vous avez choisi de passer par plusieurs fournisseurs pour une ressource critique ? Pour éviter de subir les conséquences d’un abruti qui se colle en travers du canal de Suez, ou d’un imbécile qui tire des missiles dans le détroit d’Ormuz.
On vous demande pourquoi vous vous préoccupez du confort thermique de vos bâtiments ? Parce que par 40°C, on ne batifole ni dans les magasins ni sur les chantiers.
On vous demande pourquoi vous utilisez des ressources recyclées ? Parce qu’elles au moins sont présentes et disponibles, dans un monde où le trafic maritime devient une arme de guerre.
Bref...
Si il y a quatre ans j’ai été naïf de penser qu’en prévenant du risque le changement aurait lieu, je suis en revanche toujours convaincu du slogan qui s’est matérialisé avec la multiplication des crises :
Ne faites pas de la durabilité pour sauver le monde,
faites de la durabilité pour préserver votre boîte.
Et en attendant, le détroit d’Ormuz brûle, les prix flambent et vos vacances sont menacées. Mais au moins, vous savez maintenant pourquoi personne n’a rien vu venir. Et pourquoi selon toute vraisemblance, cela recommencera tant qu’on refusera de lever le nez de notre marmite.



