En cette période vertigineuse, il est urgent… de ralentir
Nous vivons depuis le début de l’année 2026 des moments dont le surréalisme se ressent quasiment jour après jour. Comme si d'un côté tout s'écroulait et de l'autre rien ne semblait réagir...
Nous vivons depuis le début de l’année 2026 des moments dont le surréalisme se ressent quasiment jour après jour. D’un côté, des impensables géopolitiques et d’économie internationale volent en éclat et de l’autre les réactions semblent être de conseiller la retenue, d’attendre que ça passe jusqu’à ce qu’un symptôme ne devienne insoutenable et provoque des décisions radicales.
Tout se passe comme si les grands décideurs de ce monde étaient face à un ensemble de paramètres qu’ils ne comprennent plus et tentent tant qu’ils peuvent des pansements sur une jambe décidément en bois.
D’un côté, nous avons un empire sur le déclin. Qui nous promet d’une main des révolutions civilisationnelles consistant à mettre toutes nos décisions au pas de machines contrôlées par une demi douzaine de personnes, jusqu’à la décision ultime de tuer en temps de conflit. Et qui de l’autre trouve légitime de saborder 80 ans de pax americana sur l’autel de la fourniture de pétrole de son prochain rival.
De l’autre, le fameux rival qui multiplie d’une main les exercices autour du principal producteur mondial de semi-conducteurs comme chiffon rouge tandis que de l’autre il offre des conditions impossibles à refuser à des pays fournisseurs de matières premières pour cimenter sa souveraineté.
Au milieu de ce concours de …muscles… mondialisé, l’Europe ne sait plus à quel saint se vouer. D’un côté, tenter le tout pour le tout pour sauvegarder un modèle exportateur à haute valeur ajoutée à destination d’empires qui ne se soucient plus de nous. De l’autre des populations qui commencent à trouver la soupe amère mais à qui il est inaudible de proposer quoique ce soit qui ne soit pas la poursuite de trajectoires passées reléguées pourtant depuis 18 mois au rang de curiosités historiques.
Et nous, enfin, qui dansons au gré des dernières nouvelles et passons d’un cycle médiatique à l’autre. En appliquant à notre échelle les mêmes réflexes que nos gouvernants : un pansement sur la dernière crise du jour en attendant des jours meilleurs.
Nous vivons tout de même dans un monde où l’AIE a publié un rapport la semaine dernière recommandant la généralisation du télétravail pour atténuer les effets de la crise qui commence au Moyen Orient et dont les experts estiment que les conséquences directes pour la fourniture d’énergies fossiles pourraient durer plusieurs années.
Pourtant, l’écrasante majorité d’entre vous vient d’apprendre au moins la première info et seul.e.s les plus assidu.e.s ont vu passer la seconde.
Engourdissement et tête dans le guidon
Plus personne n’a le temps de s’informer dans un monde où la quantité d’infos disponibles a été multipliée par quelques millions en 25 ans et que ce déferlement crée un engourdissement mental empêchant de trier l’information et d’en tirer les enseignements nécessaires.
Engourdissement qui, au passage, est la stratégie à l’œuvre du côté de l’occupant de la Maison Blanche comme son premier stratège l’a admis il y a des années.
Ce constat se vérifie à tous les étages, alimenté au bas de l’échelle par des biais de confirmation et de nostalgie et au haut de l’échelle par des biais de coûts irrécupérables et des biais d’optimisme.
Un député avec qui j’échangeais en fin d’année dernière me confiait “tout de même, il y a des choses qui vont bien, pourquoi est-ce que les gens ne se concentrent pas dessus ?” ignorant d’un même mouvement sa propre réussite qui le rendait myope aux conditions d’existence des autres (biais du survivant) et le fait que sa seule réponse à la période actuelle était de dire en substance “tout n’est pas perdu” (alors que le n’importe quoi de début 2026 n’avait pas encore eu lieu !)
Comment retrouver de la perspective ?
Avant toutes choses, apprendre à systématiquement penser contre soi-même.
Cela peut sembler un lieu commun mais nous vivons la pire période dans l’histoire humaine pour le faire. Nous sommes bombardés plusieurs centaines de fois par jour par des messages validants et valorisants de tous ceux qui veulent nous vendre quelque chose.
Pour ne rien arranger, le dernier outil révolutionnaire censé nous faire passer à une autre époque a une fâcheuse tendance à acquiescer à tout ce qu’on lui raconte pour conserver notre attention.
Dans un monde où des milliards sont dépensés pour nous garder captifs de récits validants. Penser contre soi-même est un des rares luxes auquel chacun.e d’entre nous a accès. Et chacun.e d’entre nous devrait en abuser.
Une fois que l’on en arrive là, on commence à discerner les pans de la réalité que l’on maîtrise et ceux que l’on subit. Au-delà de la révélation intellectuelle, apprendre à connaître nos limites dans un monde où des esprits brillants se posent la question de l’exploitation à grande échelle de l’espace alors que le passage de l’atmosphère d’un kilo de matière vaut encore plus de 100k€ permettrait à beaucoup de grands rêveurs de revenir sur terre.
Car enfin peut-être qu’un jour on saura récupérer du fer d’un astéroïde,
mais ça risque de faire cher la poêle à frire !
Compter ce que l’on maîtrise,
se prémunir de ce que l’on ne maîtrise pas.
Une fois que l’on sort la tête des bombardements constants de la guerre de l’attention et que l’on admet que l’expression “quand on veut, on peut” est probablement à jeter aux poubelles de l’histoire, on se met à penser le monde différemment et à compter ses efforts différemment.
Oui c’est désagréable.
Oui ce n’est pas aussi motivant que les promesses de “move fast and break things”.
Oui cela implique de considérer des facteurs multiples et de pratiquer la nuance assidûment.
Mais si vous pensiez que le monde allait se plier à nos désirs et tourner dans un sens qui nous est agréable, c’est que vous n’avez pas encore assez pratiqué de penser contre vous-même !
“Quand on veut, on peut” est la devise d’un monde qui a placé la prédation au sommet de ses valeurs au point d’en être venu à s’entretuer pour une ressource sur le déclin depuis bientôt deux décennies sans à aucun moment avoir traité la transition vers la fin de cette ressource.
Et dire qu’il suffirait d’intercaler deux lettres pour arriver à un slogan beaucoup plus soutenable et beaucoup plus sain :
“Quand on peut, on veut !”
Cultiver notre adversité et nos interdépendances.
Nous, éditeur et lecteurs de ce blog, vivons dans un monde qui a quasiment tué l’adversité. Déjà elle n’est pas très bonne pour les affaires et en plus elle ne met pas dans des dispositions idéales pour consommer. Et puis elle est désagréable. Il vaut mieux penser que nous contrôlons tout autour de nous quitte à jeter l’anathème sur tout ce qui sort de cette routine bien établie.
Pourtant, l’adversité est cet état de vigilance qui nous permet de voir arriver l’inconnu, de nous y préparer et de tisser des liens pour mieux surmonter les épreuves. Il y a déjà plusieurs années, j’avais inauguré un ancêtre de ce blog par un plaidoyer pour l’adversité dont je ne retirerais pas un mot aujourd’hui :
Parce qu’entre les ubermensch numériques et autres nostalgiques de temps barbares, garder à l’esprit qu’aucun.e d’entre nous n’existe sans ses contemporain.e.s est une bonne première étape pour imaginer un monde qui ne se vautre pas dans des excès dont nous payons tous, chaque jour un peu plus, la facture.




Meilleur papier lu depuis le début de ce merdier chaotique. Et bonne année bien sûr !