Halte à l’écologie déconnectée ! Et autres idées simplistes…
Après tout, nous sommes tous le déconnecté de quelqu’un d’autre !
Tous les lecteurs de polars vous le diront, une des méthodes les plus certaines pour ne pas être largué à la lecture d’une intrigue un peu complexe est de se poser régulièrement la question “à qui profite le crime ?”
Et dès lors, il est curieux que cette routine de lecture soit si répandue dans la fiction et si peu… dans les discours qui concernent le monde réel.
Et si certains réflexes de pensée comme le biais de confirmation ou le biais de normalité nous affectent tous à des degrés divers, ils ne suffisent pas à expliquer que ce qui semble évident à la lecture d’une fiction ou au visionnage d’un film l’est beaucoup moins lorsqu’il s’agit d’envisager le monde réel.
Peut-être que la clef se définit, comme le rappelle Julien Devaureix à chaque générique de son podcast Sismique dans cette notion de réel.
Qu’est-ce que le réel, quelle est notre définition du réel ?
Pour certains, le réel c’est ce qu’on leur a appris. Ces briques fondatrices sur lesquelles ils et elles ont érigé leurs efforts et leurs souffrances pour arriver là où ils sont aujourd’hui. Le rêve d’une classe moyenne avec pavillon de banlieue et labrador pour les uns, le rêve d’une ascension sociale au prix de sacrifices personnels pour les autres, le rêve d’une vie plus frugale et moins exigeante pour les autres.
Pour d’autres, le réel est ce qui est observable, mesurable, quantifiable. Et s’ils sont plus souvent à même de faire évoluer leur définition du réel, ils ont plus de difficultés lorsque l’outil de mesure n’existe pas encore ou pire, qu’il contredit des mesures passées. Tous ceux qui ont suivi les interminables controverses sur le rapport au Club de Rome de 1972 voient de quoi je parle.
Pour d’autres encore, le réel est ce en quoi ils ou elles croient. Que la fondation soit spirituelle, politique, éthique ou simplement leur vécu, ces personnes conçoivent le monde selon une échelle de valeur qui leur convient mais peut de temps à autre les pousser vers une forme de rigorisme qui laisse peu de place au dialogue. “L’écologie sans la lutte des classes c’est du jardinage” comme dirait l’autre…
Qui a raison dans tout ça ?
Tous et aucun en même temps.
Tous parce que tant qu’une personne a trouvé une structure expliquant le réel qui lui convient, elle peut bâtir dessus et s’épanouir. Aucun parce que ces visions sont partielles et partiales, ne sont pas mutuellement exclusives, et aucune ne suffit seule à tout expliquer, n’en déplaise à toutes les victimes du dicton “pour qui n’a qu’un marteau, tous les problèmes ressemblent à des clous”
Et si, plutôt que de perdre du temps sur des débats que l’on pourrait résumer à savoir s’il faut dire chocolatine ou pain au chocolat, on cherchait comment avancer avec ces définitions plutôt que contre ? Si l’on cherchait ce qui nous rassemble plutôt que ce qui nous divise ?
Si haut que l’on soit placé, on n’est jamais assis que sur son…
Notre époque glorifiant l’individu quasiment sans limite, il peut être utile de se rappeler de temps à autre cette citation de Montaigne, que je vous laisse compléter selon votre envie !
Nous avons conquis certaines maladies et n’avons jamais vécu si vieux ni en si bonne santé ? Mais en même temps, nous sommes toujours impuissants à empêcher tempêtes, tremblements de terre ou éruptions volcaniques…
Nous avons converti à notre profit l’intégralité du tableau périodique des éléments, arrivant à un degré de confort inédit dans l’histoire de l’espèce. Mais en même temps seules 7,2% des ressources que nous valorisons chaque année sont issues de réseaux circulaires, donc plus de 92% de ce que nous valorisons provient de réserves épuisables présentes sur terre.
Nous avons optimisé des chaînes de production et de création de valeur sur toute la planète pour qu’elles se grippent quand un bateau se met en travers du mauvais canal ou qu’une nouvelle maladie dans une entrée spectaculaire dans nos vies.
Ce qui nous rapproche, ce sont nos limites. Ce sont ces contraintes qui nous dépassent et qui poussent notre ingéniosité au-delà de la bête stratégie de la force brute consistant à faire pareil mais plus si on veut que les choses changent.
Ce qui nous rapproche, ce sont ces frontières du réel sur lesquelles nous n’avons pas prise et qui finissent toujours par se retourner contre nous et nous brûler les ailes si comme Icare nous essayons de les approcher de trop près.
Remettre le réel au milieu du village
Si l’on arrive à avoir conscience de ces limites, et du fait qu’elles se moquent bien de nos envies personnelles, on en arrive rapidement à entrevoir les failles des discours simplistes et binaires dont certains groupes d’intérêt essaient de nous gaver.
Lorsque l’un parle de “la vie réelle” à propos de la voiture individuelle, oubliant de préciser qu’il vend le carburant des voitures en question…
Lorsqu’un autre explique doctement que mentionner le fait que la production de fromage ne se fait pas sans élevage est une attaque insupportable à un savoir-faire ancestral alors qu’il s’est fait élire par certains de ses producteurs…
Lorsqu’un pays entier se permet de donner des leçons de responsabilité énergétique en rasant des villages entiers pour agrandir ses mines de charbon
Lorsqu’un autre pays, sous couvert de conscience écologique, préfère délocaliser la production des batteries nécessaires à son électrification plutôt que d’exploiter proprement le lithium présent dans ses propres sous sol
Lorsque les même personnes manifestent à la fois contre la malbouffe et le droit de continuer à se vêtir en ultra fast fashion par confort économique
A chaque fois, même réflexe : “A qui profite le crime ?”
Quand un habitant des campagnes trouve insupportable d’avoir un champ d’éoliennes en face de chez lui, l’écolo le trouve déconnecté de l’impérieuse nécessité de décarboner la production électrique.
Quand un agriculteur manifeste parce que la production de légumes à 2€ le kilo en bio de saison est une équation irréaliste, le citadin le trouve déconnecté de l’avenir de la planète tandis que l’agriculteur trouve l’autre déconnecté des réalités économiques tandis que la personne de classe populaire trouve les deux déconnectés de son pouvoir d’achat…
Quand un militant écologiste Français relaie avec passion le dernier rapport disant que les 10% plus riches de la planète sont responsables de la majorité des effets du changement climatique… sans se rendre compte qu’il y a une chance sur deux qu’il en fasse partie !
Encore et toujours : “A qui profite le crime ?”
Et la réponse dans tous les cas est la même : à ceux qui nient le réel pour leurs buts personnels. Que ce soit un capitaine d’industrie qui fait tout ce qu’il peut pour que l’on continue de brûler du pétrole parce qu’il en vend. Un militant qui exige que tout le confort salissant dont il a bénéficié jusqu’à présent devienne propre sans surcoût. Un candidat politique qui promet la lune parce que tous ses concurrents ont déjà promis le reste des planètes. Un consommateur qui relaie les appels à sauver le monde entre deux périodes de soldes parce qu’il faut bien continuer de se faire plaisir. Un expert engagé dans la transition avec un train de vie de cadre supérieur qui ne comprend pas que les classes populaires le regardent de travers…
Nous sommes -tous- bombardés de communication et de sollicitations quotidiennes dans un quotidien qui va toujours plus vite. Tout ceci nous enferme dans des bulles de perception du réel renforcées par la guerre constante pour notre attention.
Comment, dans ce contexte, nous sentir “connectés” à qui ne pense pas exactement comme nous ? Comment prendre le temps de se mettre dans les godasses de l’autre pour comprendre ses enjeux et chercher un compromis vivable ?
Quand en plus, la majorité des intérêts économiques qui nous entourent ont un intérêt immédiat à préserver un status quo et qu’ils financent les sollicitations qui nous maintiennent l’attention sous l’eau, sortir du manège infernal n’est pas évident.
A moins de se demander si un discours ou une idée remet le réel en question et si oui : à qui profite le crime ?
C’est un des remèdes les plus simples pour arrêter de se considérer cerné par les déconnectés ! Et peut-être, qui sait, un premier pas vers une réflexion collective !
Après tout, à prendre le réel comme cadre de référence on a peut-être moins de chances de viser la lune, mais toutes les chances de garder les pieds sur terre !


