Joueur de poker contre joueur d’échecs... contre joueur de go
Pourquoi nos prévisions géopolitiques échouent-elles systématiquement ? Parce que nous projetons nos propres règles sur des adversaires qui ne jouent pas au même jeu.
Comment expliquer que nos analyses sur la situation mondiale soient systématiquement à côté de la plaque ?
Nous venons encore de vivre une semaine trépidante au rythme de rebondissements que personne n’aurait pu prédire – au point où l’on est en droit de se demander ce que prennent les scénaristes du monde au petit déjeuner…
Du moins, c’est l’ambiance ressentie générale après une semaine où l’on a passé deux jours à célébrer un “accord de paix” qui n’en était pas un, poussant même certains médias pourtant habituellement sérieux à annoncer la fin du choc pétrolier comme si, durant la nuit, les raffineries étaient réapparues et le trafic maritime revenu à la normale.
On a d’ailleurs appris au détour d’une conférence de presse comment les États-Unis avaient signé le pire accord de leur histoire, capitulant sur tous les points face à un régime fanatique pourtant bien moins puissant qu’eux.
Cette raison est simple : le monde arrive à court de réserves de pétrole :
Puis, évidemment, la semaine a avancé et les actions d’Israël, ayant dès le départ annoncé que le cessez-le-feu entre l’Iran et les États-Unis ne les concernait pas, ont mis à mal la parade victorieuse un peu prématurée des uns et des autres.
D’où la question de la semaine : comment avons-nous pu penser que la 38ᵉ annonce de paix allait différer des 37 précédentes ?
Et qu’est-ce que cela dit de notre perception du monde ?
♠️ Tous les jeux ont des règles, et il est important de les connaître
Le point le plus saillant de toute cette séquence est l’incapacité pour les États-Unis et l’Iran de comprendre ce qui est important pour l’autre. Pas dans les paroles ou les déclarations –qui ne sont que du marketing– mais dans les actes.
Prenons Trump tout d’abord.
Trump est un joueur de poker. Toute sa vie a été faite de coups de bluff et de coups de pression basés sur le fondement que ses interlocuteurs se soucient, comme lui, de richesse et de confort. C’est le comportement classique du joueur de poker : annoncer haut, maintenir la pression, plier en silence et rapidement, puis annoncer haut de nouveau.
Le joueur de poker ne jouant jamais rien de vital, perdre n’est pas pour lui un enjeu existentiel. Surtout quand on parle d’un énergumène qui compte une demi-douzaine de faillites, prouvant que même quand il perd, ce sont les autres qui paient…
Wall Street, jamais à court d’un bon mot, a nommé ce comportement “TACO” pour Trump Always Chickens Out.
En face, nous avons les Iraniens.
Dont on oublie un peu vite qu’ils sont un des peuples potentiellement à l’origine du jeu d’échecs. Un régime qui a théorisé le sacrifice de pions sous la forme de mouvements de terreur sur terre ou en mer. Un régime qui a théorisé une résistance existentielle face à un ennemi infiniment plus puissant, capable de pousser volontairement ses propres pions au sacrifice en vue d’une victoire.
En passant : les historiens se poseront probablement la question de pourquoi Khomeini père, vieillissant et malade, a fait le choix d’une réunion en public au moment où les tensions étaient à leur comble. Pour quelqu’un qui a prêché le martyr toute sa vie tout en étant à la tête d’un régime paranoïaque… une telle légèreté laisse songeur.
Bref, nous avons d’un côté un joueur de poker habitué à dialoguer avec des personnes qui n’ont jamais eu à se soucier d’enjeux existentiels, et de l’autre des joueurs d’échecs rompus à l’exercice du sacrifice nécessaire pour survivre.
Et on pensait que ça allait bien se passer ? Bien évidemment que non.
Wall Street, encore eux, a trouvé un autre acronyme pour cette situation qui se répète sans faillir chaque semaine : “NACHO” pour Not A Chance Hormuz Opens.
Ce qui pose la question qui donne certainement des insomnies à toutes celles et ceux qui se préoccupent de sécurité et de résilience internationale depuis maintenant 4 mois : comment faire plier un régime qui n’a rien à perdre quand on ne peut rien lui offrir pour l’amadouer et que personne n’a envie d’une redite d’un conflit généralisé ?
Si quelqu’un a la réponse, ça intéressera probablement du monde du côté des gouvernants.
🀄 Poker contre échecs… contre go
Le troisième participant à ce match dont personne n’avait sérieusement envie est un joueur de go, certes obéré par ses propres fragilités internes, mais dont la stratégie de contournement est déjà en marche.
Le go est un jeu fascinant qui consiste non pas à prévoir des offensives et des pertes, mais à manœuvrer pour placer son adversaire dans une position intenable.
Manœuvre n°1 : en créant des routes d’approvisionnement hors du contrôle de son adversaire et assez largement indépendantes du pétrole (quitte à creuser un peu plus sa propre dépendance à l’exportation, mais le temps joue pour elle).
Manœuvre n°2 : en poussant son économie à se libérer de la contrainte pétrolière, qui suscite trop de concurrence dans le monde et qui allait fatalement déboucher sur un nouvel affrontement pour les derniers gisements.
Manœuvre n°3 : en se positionnant comme fournisseur quasi monopolistique de la nouvelle ressource énergétique, pour mieux poser des embargos à l’export, et embrayer sur d’autres embargos, sur l’acide sulfurique puis les engrais. Protection de son marché intérieur ? Pression sur ses adversaires ? Les deux, fēicháng gǎnxiè.
Manœuvre n°4 : en fournissant au joueur d’échecs les moyens de résister au joueur de poker, pour conserver les bonnes grâces d’un des derniers vendeurs de pétrole de qualité correcte.
🐄 Ne soyons pas les vaches qui regardent passer les trains (de sanctions)
On pourrait, face à cet exposé, se draper dans nos valeurs morales et se dire que, quand même, les puissants font n’importe quoi et que la paix dans le monde, ça vaut quand même mieux.
Et sur le canapé du club de philo, un cocktail en main, je serais parfaitement d’accord. Sauf que ça ne remplit ni le réservoir ni l’assiette d’être moralement assuré de faire partie du camp du bien.
Il n’aura échappé à personne qu’en France et en Europe, nous sommes dépendants du bon vouloir de nos fournisseurs de ressources et d’énergie pour préserver nos modes de vie et de production.
Nous n’avons pas de pétrole, mais nous avons des idées… mais nous n’avons pas de pétrole.
Et toutes les idées du monde, si elles n’ont pas d’énergie pour exister, font le bonheur des think tanks et s’arrêtent un peu là.
🧭 Trois options face à nous
Option 1 : serrer les dents en espérant que ça s’arrête
Aussi appelée “on change rien et on croise les doigts”. Cette option a la préférence de toutes celles et ceux qui ont un lourd investissement dans le système actuel, car remettre en question le statu quo revient à remettre en question leurs efforts passés. L’escalade d’engagement et son dérivé –le biais du coût irrécupérable– font des ravages dans les processus de décision, et ce n’est pas un hasard.
Notre mémoire est fournie avec des lunettes roses concernant le passé, et lutter contre cette nostalgie fantasmée est un combat de tous les instants. Vous vous demandiez pourquoi le conservatisme grimpe en flèche dès que les problèmes s’accumulent ? Pour cette raison.
Cette option est parfaitement défendable si… il est possible d’envisager rationnellement un retour à la situation initiale. Dans le cas qui nous occupe, même l’AIE et Shell disent l’inverse – alors que les deux ont un intérêt très concret au statu quo.
Alors, quand même le patron de Total se met à faire la promotion (mesurée, hein, calmons-nous !) de la voiture électrique, c’est bien que le statu quo n’a plus vraiment de sens.
Option 2 : s’en remettre au premier Jésus Christ qui passe (merci Francis !)
Une seconde option est de chercher un coupable ou un sauveur. Après tout, en théorie politique, on sait bien que lorsqu’il n’y a pas de solutions, il faut au moins trouver un coupable.
Ce réflexe, s’il est très courant, n’en est pas moins une impasse. Que ce soit le plombier polonais du Brexit, l’affreux migrant de la crise de la dette, le sale écolo anti-compétitivité ou n’importe quel épouvantail agité par des monstres jouant sur la corde sensible de la nostalgie (great again, on a dit !)… Ils relèvent au mieux d’une paresse intellectuelle – refuser de traiter le problème pour lui préférer un bouc émissaire – et au pire d’un cynisme sociopathe pour arriver au pouvoir.
Quel que soit votre bouc émissaire ou votre cible personnelle pour “tous les problèmes du monde”, son éradication ne changera rien à la distribution des ressources sur terre ni à leur facilité d’accès et de transformation.
“Malheur au peuple qui a besoin d’un héros”, aurait dit Hegel.
C’est cette même logique qui soutient les populistes en ce début de siècle, avec la même impasse au bout :
quiconque promet quoique ce soit qui viole les règles de la physique ne devrait pas avoir accès au débat public.
Ce n’est pas du défaitisme, c’est concevoir notre rapport au monde en accord avec ses limites.
Option 3 : colmater ses vulnérabilités tant que l’on flotte encore
Puisque la tête dans le sable ou le bouc émissaire sont des impasses, il va bien falloir prendre le problème à bras-le-corps (avant qu’il s’occupe de nous, comme dirait Jancovici).
Pour cela, il n’y a ni miracle ni sauveur : il va falloir compter, renforcer ce qui est fragile, et arrêter de faire comme si nous vivions dans le monde magique de la durabilité faible, où il suffirait de remplacer un capital par un autre pour que la machine continue de tourner.
Depuis début 2026, nous avons sous le nez la démonstration que le monde ne fonctionne pas comme ça.
Compter combien nous coûte notre dépendance au pétrole et faire un plan pour en sortir.
Compter combien nous coûte notre dépendance aux terres rares et faire un plan pour en sortir, même –et surtout– si le pays dominant putatif post-États-Unis trouve ça désagréable.
Compter ce que coûte une société humaniste qui se soucie des plus fragiles, et ne pas faire la girouette toutes les deux semaines sur ce que cela signifie (je m’efforce sur ce blog de ne pas être partisan, mais vraiment, parfois certains tendent le bâton pour se faire battre…).
Compter les coûts de maintien et de continuité des activités en fonction des limites planétaires, et pas des limites de nos désirs.
🧩 Et maintenant ?
S’il y avait une réponse simple, on l’aurait déjà trouvée.
S’il y avait une stratégie “one size fits all”, on l’aurait déjà trouvée.
Les règles du jeu ont changé. Ni le poker, ni les échecs, ni le go ne suffiront.
Il va falloir trouver autre chose.
Face à ce brouillard, nous avons choisi, pour notre part, de ne pas attendre une vision d’ensemble qui n’arrivera jamais. Chez Modus Vivendi, nous avons commencé à assembler une première grille de lecture –une boussole, si l’on veut– non pas pour essayer de créer la prochaine solution magique (nous venons de passer quatre pages à démontrer qu’elle n’existe pas), mais pour mettre à plat nos dépendances et tester des scénarios sur le terrain.
Cette grille est volontairement brute, imparfaite, agnostique sur les secteurs et les enjeux. Nous la partageons aussi pour qu’elle soit enrichie, contredite ou améliorée par d’autres. Si elle a le mérite de poser les bonnes questions plutôt que d’agiter des certitudes, ce sera déjà ça de pris.
Le reste, les décisions politiques, les arbitrages douloureux, les priorités budgétaires, ne nous appartient pas.
Il appartient au débat public que nous appelons de nos vœux depuis le début.
Bon début d’été et bonne semaine à toutes et tous !



