La lente (mais inexorable) conversion de la finance à la durabilité
Malgré le backlash, malgré la période, malgré les coups de mentons... La durabilité progresse dans les actes, sinon dans les mots.
Nous vivons dans un monde où les tendances et les signaux faibles n’ont jamais été si nombreux et paradoxalement, si difficiles à suivre.
Si l’on écoute les déclarations quotidiennes des milieux autorisés qui sont en définitive les nouveaux influenceurs, il faudrait être “sérieux, responsables, pragmatiques” sans jamais définir clairement ce que cela signifie. En prenant une perspective plus large, on peut apercevoir les relations internationales qui se tendent avec systématiquement une notion de partage de plus en plus compliqué de ressources de plus en plus rares.
Et tout ceci sans même s’attarder sur les discours politiques ambigus qui exigent le pouvoir d’achat, la croissance, l’écologie et l’argent du beurre. Et les sondages leur répondant qui exhortent à “ne pas culpabiliser les gens” alors même que les envies de consommation viennent se fracasser contre les réalités d’un commerce délirant de biens jetables.
Bref, si l’on s’en tient aux signaux évidents, il est temps de mettre cette folie durable derrière nous et de revenir aux choses sérieuses. Mais ça, c’est si l’on s’en tient aux signaux évidents.
Put your money where your mouth is
Cette expression brutalement pragmatique vient de la sagesse populaire Américaine et pourrait bien être appliquée à toutes celles et ceux qui continuent quotidiennement de nous abreuver d’appels au bon sens et au retour à la réalité.
Puisque dès que l’on creuse un peu au-delà des slogans, des great again, et des retours de lendemains qui chantent, on se rend compte que la réalité est toute autre.
Les investissements durables sont plus performants que les investissements non durables : et ce n’est pas une officine dangereusement écologiste qui le dit, c’est la BCE. Ce constat vient du simple fait qu’un investissement durable est par construction mieux armé contre des disruptions de marché causées par l’environnement qu’un investissement qui ne tient compte que de la volonté économique opérant dans une bulle (pun intended, bien sûr).
Malgré les réactions politiques et l’ambiance délétère, cette performance se maintient : et ce n’est pas une autre officine dangereusement écologiste qui le dit, c’est le Financial Times. Donc soit une partie des médias “pro business” sont subitement devenus de dangereux révolutionnaires, soit une nouvelle réalité se fait jour au-delà des slogans et des polémiques.
Cette tendance se structure même au-delà des simples rendements avec une poussée de certains actionnaires à plus de durabilité, que ce soit pour des raisons éthiques ou simplement pour ne pas voir leur capital partir en fumée, le résultat est le même.
Fondamentalement, un investissement est un pari sur l’avenir. Pari que l’on souhaite le plus informé et le plus sûr possible. En matière d’information et de prospective, une industrie entière s’est formée sur la modélisation et la valorisation de risques futurs. L’assurance. Et leurs conclusions sont sans appel depuis le fameux “Un monde à +4°C est inassurable” du patron d’AXA au moment des accords de Paris.
Les risques climatiques sont année après année en tête des classements des assureurs, ce qui n’a rien d’étonnant quand on sait que selon le Forum Economique Mondial, le dérèglement climatique seul détruit 16 millions de dollars de richesses TOUTES LES HEURES.
A tel point que certains dans le monde des assurances se demandent ouvertement si leur secteur entier n’est pas menacé. Quand on sait que l’assurance implique un monde prévisible pour continuer d’exister, on peut partager cette crainte.
Bref, le petit monde de la finance avance à bas bruit vers des modèles et une réalité plus durable simplement parce que la réalité le dicte et qu’ils sont bien obligés de s’y conformer.
Comment expliquer, dès lors, que l’on assiste à une charge en règle contre toute forme de discours durable et toute attitude prudente dès que l’on est dans un contexte médiatique, politique, ou d’influence en général ?
Du pain et des jeux, édition 2025
Parmi les enjeux les plus cruciaux des dirigeants politiques comme économiques, il y a la stabilité. Fondamentalement, celles et ceux qui nous dirigent choisiront toujours la voie du moindre remous parce que c’est celle qui leur facilite le plus la vie.
Et dans un contexte d’instabilité généralisée, il ne manquerait plus que les peuples se rendent compte que les promesses qu’on leur a fait depuis des décennies sont nulles et non avenues pour cause de limites planétaires.
Côté dirigeants économiques, la réalité est encore plus simple :
Entre ceux qui sont évalués à la performance de leur quarter et savent bien qu’ils auront changé de poste quand “les choses déraperont”,
ceux qui ont toujours fait comme ça et font appel à leur “bon sens” pour continuer et
On ne peut pas dire que la soutenabilité soit une priorité.
Et malheureusement, ces réactions sont parfaitement compréhensibles quand on tient compte de la théorie de la Reine Rouge qui postule que dans un contexte compétitif, le premier qui accepte de voir plus loin que sa survie immédiate voit cette survie remise en question.
On peut blâmer les joueurs, mais ils ne font que suivre les règles du jeu.
Revenir à la réalité, changer de jeu
Tandis que les uns et les autres font des envolées lyriques dès qu’une micro contrariété les touche, les secteurs de l’économie qui sont structurellement tournés vers l’avenir reviennent de plus en plus à la réalité.
Ils le font en silence, loin des projecteurs, en publiant des notes et des rapports qui tiennent aussi mal dans une punchline que dans un tweet, s’assurant qu’ils ne seront pas dérangés par le cirque médiatique.
Il faut dire que même lorsque la Cour des Compte dit que l’inaction climatique coûtera 10 fois les investissements qui seraient nécessaires pour s’y préparer, le sujet ne mérite même pas un cycle médiatique ! Autant pour la puissance de la punchline !
Bref, si l’on veut aller au-delà du tourbillon quotidien, il faut revenir à la réalité. Revenir aux chiffres et aux indicateurs en dur qui ne tiennent compte ni de nos envies ni de nos peurs. S’il y a une chose qui mériterait d’être great again, c’est peut-être bien nous !
Parce que si même les secteurs de la finance et de l’assurance, piliers de nos modèles de société, se tournent bon gré mal gré vers la durabilité, c’est peut-être qu’ils ont fini par comprendre cette réalité pleine de bon sens :
Growth for growth’s sake is the strategy of cancer cells
Le monde change à toute vitesse autour de nous et nous sommes bombardés de centaines de distractions quotidiennes pour ne pas y prêter attention. C’est un risque que la plupart d’entre nous ne peuvent pas prendre. Les informations sont là, les solutions aussi. Il ne manque plus que chacun.e d’entre nous.
On y va ?
Bonne semaine à toutes et tous !
* Note de service : on m’a fait remarquer qu’en s’appelant 23h58, il était étrange de ne pas publier à cette heure. Etrangeté réparée ! *



