La prudence du lapin pris dans les phares d’une voiture
La prudence irrigue toutes les strates de l’économie au point que les expressions de bonne gestion soient devenues des synonymes directs de cette prudence. Mais...
Peu de vertu sont autant mises en avant par celles et ceux qui portent des projets d’entreprise que la prudence. De la startup qui va chercher la voie de moindre résistance pour pénétrer un marché à une entreprise installée qui préfèrera les canaux et modèles connus à ce cadre de grand groupe qui pèsera toutes ces décisions à l’aune de la capacité de nuisance de la décision en question…
La prudence, mère de toutes les vertus ?
La prudence irrigue toutes les strates de l’économie au point que les expressions de bonne gestion soient devenues des synonymes directs de cette prudence.
La prudence, face à des perturbations, tend à pousser vers un repli sur ses appuis, une retraite contrôlée le temps que les choses se calment et globalement de l’attentisme pendant que l’orage passe.
Seulement voilà, tout comme le bon sens, la prudence n’est bonne conseillère qu’en période stable, calme et prévisible.
Imaginez vous un lapin, évoluant dans la forêt et devant passer sur une route goudronnée. Fort de son expérience passée, il va bravement entamer le passage lorsque tout à coup il se trouve pris dans les phares d’un véhicule hurlant vers lui à toute vitesse.
Est-il prudent pour lui d’attendre que ça passe ?
De rester ferme sur ses appuis le temps que l’orage passe ?
Bien sûr que non.
La prudence est le réflexe d’un monde où tout va bien. Où tout est prévisible.
Où l’impensable reste à sa place dans les œuvres de fiction.
Dès lors la question devient : comment quantifier un risque pour savoir le traiter ?
2026, l’impensable au quotidien
Ce début d’année nous a déjà donné de sérieuses leçons en matière d’ordinaire et d’extraordinaire.
Que ce soit l’attaque et l’enlèvement du dirigeant d’un pays souverain au mépris de tout droit international pour le prétexte même pas masqué que ce pays possède du pétrole dont on vient à manquer. La personnalité ou la politique du dirigeant en question n’est qu’une faible tentative de changer de sujet : si l’on veut libérer un peuple d’une dictature corrompue, on ne laisse pas derrière soi la vice présidente du dictateur en question ! L’enjeu premier (et unique ?) est bien ici le pétrole comme levier de puissance et de richesse.
Que ce soit la crise montante sur la micro informatique du fait des tensions sur le marché des machines servant à faire tourner des IA. IA dont on attend encore la démonstration de la rentabilité, en passant. Faire peser un risque sur l’ensemble des économies développées du monde dépendant de l’outil informatique pour une promesse de prospérité qui paraît de plus en plus douteuse, il fallait oser !
Et le tout sur fond de pic d’extraction et de raffinage de cuivre dont on attend pourtant qu’il soit un des fondements du monde post pétrole et post transition.
Dans ces conditions, difficile de se prendre pour le renard rusé voyant passer les grands prédateurs tandis que lui est bien au chaud dans les fourrés. Nous sommes tous, en ce début d’année, des lapins pris dans les phares d’un monde qui a abandonné toute prétention de règles et de limites.
Quelle est, dès lors, l’attitude prudente dans ce genre de situation ? Attendre que ça passe ? Serrer les dents ? S’arrêter au bord du chemin et attendre que d’autres décident pour nous ?
Entre optimisme béat et fatalisme crasse, ne choisissons pas.
Un proche me répliquait récemment après une énième tirade sur l’insoutenabilité de l’économie
Ecoute, on n’y peut rien. Ça tiendra tant que ça tiendra et quand ça cassera tant pis !
Ce fatalisme, loin d’être isolé, se retrouve à la fois
dans l’impression de déclin à peu près généralisé (91%) dans la population Française,
la nouvelle expression du climato-scepticisme consistant à dire que de toutes façons c’est foutu
et dans les tentations du pire que connaît notre monde politique.
Il est donc tout sauf anodin.
Mais cette réflexion en forme de capitulation est avant tout de la paresse intellectuelle : elle postule que nous expérimentons déjà le pire et que la grenouille va continuer de barboter dans une casserole que l’on a sortie du feu.
Je ne sais pas vous, mais personnellement, entre le volume des bruits de bottes et l’érosion de la richesse française issue d’un modèle de croissance, je crains que l’apothéose du n’importe quoi ne soit encore devant nous.
Plus précisément : à force de promettre une prospérité en dépit du réel, une croissance malgré les flux physiques et un modèle social aveugle à un demi siècle de mutations profondes et irréversibles, nous sommes en train de nous condamner au pire à force de fuite en avant vers un meilleur devenu un mirage.
Le bonheur était pour demain dit Bihouix dans son excellent ouvrage que chaque personne qui produit des choses devrait lire ou relire !
Cette opposition binaire est, comme souvent, un mensonge. Nous n’aurons ni le pire ni le meilleur, mais en taxant toute personne un tant soit peu en désaccord avec nous d’être du “camp d’en face” … nous n’organisons que l’impossibilité de penser une troisième voie.
Celle d’une prospérité dans les limites du monde physique.
Celle d’une souveraineté optimisée prioritairement aux flux financiers.
Celle d’une société qui a compris qu’à viser la lune et la rater, on se retrouve à flotter dans le vide sidéral jusqu’à disparaître.
“Malheur aux peuples qui ont besoin de héros”
(Brecht ou Hegel… selon les sources !)
Revenons à notre lapin. Qu’est-ce qu’il aurait pu faire avant de se laisser prendre au piège d’une tétanie appelée prudence ? Mieux vérifier son environnement ? Avoir des voies de recours ? Des chemins de traverse ?
Bref tenter de minimiser le risque et de maximiser sa capacité à le surmonter.
L’exact inverse de ce qui est le premier réflexe de toutes les personnes de pouvoir. Ayant été habituées à s’élever et progresser dans un environnement assez stable pour être prévisible.
Et pour cette même raison qui explique comment un patron de multinationale peut se faire débarquer en quelques semaines après avoir alerté sur l’insoutenabilité de son entreprise explique pourquoi nous avons tendance face à un problème qui nous dépasse à nous mettre la tête dans le sable et attendre que d’autres se chargent de le régler.
Sauf que ces autres n’ont que très rarement les mêmes intérêts que nous. Et qu’ils nous promettent du great again ou du quoiqu’il en coûte, ce ne sont que des slogans qui ne disent rien du comment, du pourquoi, et du combien.
Face à un changement aussi fondamental que celui que nous sommes en train de commencer à vivre, chaque personne, chaque entité, chaque organisation doit penser sa place dans le monde à venir. Faute de quoi, d’autres le feront à leur place et comme le dit le dicton :
“en négociation, soit on est autour de la table, soit on est au menu”
Make the modus vivendi great again !
Désolé pour ce barbarisme.
Mais un des premiers pas pour envisager notre place dans un monde ayant fondamentalement changé est d’abandonner nos réflexes consuméristes qui nous font croire que si une situation n’est pas parfaite, elle est forcément horrible.
Pouvons-nous continuer comme avant sachant tout ce qui bouge autour de nous ? Probablement pas.
Allons-nous pour autant vivre l’enfer sur terre comme le clament les militants des uns et des autres ? Probablement pas non plus.
La vérité se situe entre ces extrêmes, en partant de ce qui constitue pour chacun d’entre nous le “modus vivendi” le compromis vivable qui permet d’avancer petit à petit plutôt que la fusée ayant toutes les chances d’exploser en vol.
Concrètement ? Compter, compter, compter.
Vous vous demandez si une idée professionnelle est viable ? Passez la à la moulinette de l’économie du donut. Pas pour être de gentils écolos, mais bien pour valider que votre idée n’aggrave pas une situation qui a toutes les chances de vous coûter à terme.
Vous vous demandez si votre projet, produit, stratégie coche les cases d’un monde en mutation ? Passez le à la moulinette d’Archimède qui a été pensé pour ça ! Et si le procédé vous semble obscur, vous êtes en train de lire la publication de son créateur, donc vous savez où me trouver !
Enfin quoiqu’il arrive, gardez bien en tête qu’en période où beaucoup de choses sont remises en question, les réflexes qui fonctionnaient jusqu’alors pourraient bien être vos pires adversaires.
Malgré tout, bonne semaine à toutes et tous !




