La systémique, ce luxe d’hier indispensable demain
Tour d’horizon d’une dizaine de chaînes économiques à garder en tête dans les semaines et les mois à venir. Parce que la période serait trop simple si nous n'avions qu'à faire le plein !
Sixième semaine de guerre au Moyen Orient. Les négociations semblent au point mort alors que les Etats-Unis annoncent un blocus du détroit d’Ormuz. Bref, pour le moment, l’incertitude règne sur la suite des événements et sur les conséquences pour l’économie mondiale.
Il faudrait vivre dans une grotte pour ne pas être au courant, les économies mondiales sont en plein branle bas de combat pour essayer de passer la vague initiée du côté des Etats-Unis pour reprendre l’avantage sur leur rival Chinois.
Il est d’ailleurs notable de constater à quel point les gouvernements Européens en général et Français en particulier sont discrets sur le sujet. Là où d’habitude le moindre soubresaut donne lieu à des embardées rhétoriques pour ou contre, force est de constater que l’ambiance est plus sobre sur le sujet, alors même que les effets s’alourdissent jour après jour sur les populations.
Peut-être parce qu’ayant accès à des analyses systémiques de marchés, ils voient l’ampleur de ce qui est face à nous et essaient de temporiser pour éviter des vents de panique, boursiers ou autres.
Aussi, je vous propose un tour d’horizon d’une dizaine de chaînes économiques à garder en tête dans les semaines et les mois à venir. Soit parce qu’ils souffrent déjà, soit parce qu’ils vont très bientôt tourner à vide faute d’approvisionnements.
Polyester -> vêtements
La chaîne mondiale du polyester commence par les matières premières pétrochimiques. Si le naphta, le paraxylène, le PTA ou le MEG sont perturbés, la production de fibres, de fils et de tissus en polyester se contracte rapidement, et la production de vêtements à forte teneur en synthétique va s’engorger.
Chaîne : Pétrochimie -> PTA/MEG -> polyester -> usines de tissu -> usines de confection
Gaz naturel -> engrais -> alimentation
La chaîne mondiale des engrais azotés commence par le gaz naturel. Si l’approvisionnement en gaz est perturbé, la production d’ammoniac et d’urée diminue, les coûts des intrants agricoles montent en flèche et les systèmes alimentaires sont mis sous pression en l’espace d’un seul cycle de plantation.
Chaîne : Gaz naturel -> ammoniac -> urée -> rendements des cultures -> prix alimentaires
Acide brut / soufre -> acide sulfurique -> cuivre
La chaîne d’extraction du cuivre et du cobalt dépend de l’acide sulfurique, qui dépend lui-même fortement du soufre récupéré à partir des hydrocarbures acides et de la fusion. Si l’approvisionnement en soufre ou en acide est perturbé, les opérations de lixiviation s’arrêtent et les intrants pour l’électrification se resserrent rapidement.
Chaîne : Brut acide/soufre -> acide sulfurique -> SX-EW/HPAL -> cuivre/cobalt -> réseaux électriques et véhicules électriques
Propylène -> polypropylène -> médical et emballage
La chaîne du polypropylène commence par la pétrochimie. Si l’approvisionnement en propylène est perturbé, les emballages, les dispositifs médicaux jetables et les plastiques automobiles subissent des pénuries, obligeant les fabricants à rationner la production ou à reconcevoir les produits.
Chaîne : Propylène -> résine polypropylène -> pièces moulées/films -> hôpitaux, emballages alimentaires, automobiles
Sel + électricité -> chlore / soude caustique -> traitement de l’eau
La chaîne du chlore-alcali commence par le sel et l’électricité. Si ce système est perturbé, la production de chlore et de soude caustique diminue, mettant sous pression immédiate le traitement de l’eau, l’assainissement, le PVC et la transformation de la pâte à papier.
Chaîne : Sel + électricité -> chlore/soude caustique -> traitement de l’eau/PVC/papier
Caoutchouc naturel + caoutchouc synthétique -> pneus -> fret
L’industrie du pneu commence par le caoutchouc naturel et synthétique. Si l’un ou l’autre est gravement perturbé, la production de pneus se contracte, les cycles de remplacement s’allongent et les flottes de camions commencent à fonctionner sous des contraintes de maintenance et de logistique.
Chaîne : Matières premières caoutchoutières -> pneus -> flottes de camions -> mouvement du fret -> approvisionnement du commerce de détail
Minerai de fer + charbon à coke -> acier -> construction et machinerie
La chaîne de l’acier commence par le minerai de fer et le charbon à coke. Si l’une ou l’autre de ces matières premières est limitée, les aciéries réduisent leur production, et la construction, la fabrication automobile, la construction navale et les machines lourdes commencent à subir des retards et des chocs de coûts.
Chaîne : Minerai de fer + charbon à coke -> acier -> poutres, tôles, machines -> construction/automobile/industrie
Bauxite + alumine + électricité bon marché -> aluminium -> transport et emballage
La chaîne de l’aluminium commence par la bauxite, le raffinage de l’alumine et de très grandes quantités d’électricité. Si l’un de ces éléments est perturbé, la capacité de fusion diminue et les emballages, l’aérospatiale, le transport et la transmission d’électricité sont tous touchés.
Chaîne : Bauxite -> alumine -> fusion de l’aluminium -> canettes, avions, câbles, pièces de véhicules
Carbonate de soude + gaz naturel -> verre -> bâtiments, automobiles, solaire
La chaîne du verre plat dépend du carbonate de soude, de la silice et de fours continus à haute température alimentés par une énergie stable. Si ces intrants sont perturbés, la production de verre ne peut pas être facilement arrêtée et redémarrée, et les pénuries frappent la construction, l’automobile et la fabrication de panneaux solaires.
Chaîne : Carbonate de soude + silice + gaz -> verre flotté -> fenêtres, pare-brise, panneaux solaires
Gaz et produits chimiques de haute pureté -> semi-conducteurs -> électronique et automobile
La chaîne des semi-conducteurs commence par des gaz ultra-purs, des résines photosensibles, des produits chimiques spécialisés et une alimentation électrique stable. Si ces intrants sont perturbés, les rendements des puces s’effondrent, les délais de livraison s’allongent, et la fabrication de produits électroniques, automobiles, de télécommunications et de défense commence à s’étouffer face aux pénuries.
Chaîne : Néon/résines photosensibles/produits chimiques ultra-purs + alimentation stable -> tranches (wafers) -> puces -> fabrication aval
Face à cette liste à la Prévert, difficile de rester optimiste sur nos performances de l’année ou même des suivantes. Dans ce genre de cas, il est nécessaire pour décider efficacement de changer d’échelle :
Face à une perturbation systémique, il faut une analyse systémique
On a beau pavoiser du côté de Washington que l’on a jamais vendu le pétrole aussi cher, il n’en demeure pas moins qu’avec 20 millions de barils en moins dans la machine mondiale, les craquements ne se sont pas fait attendre.
Et toutes celles et ceux qui dépendent de chaînes logistiques mondialisées devraient commencer à scruter régulièrement l’état de leurs stocks et de leurs approvisionnements. Scruter signifiant ici aller au-delà du signal prix, qui rappelons le, est incapable de voir arriver une pénurie :
Dans ce contexte, les notions de disponibilité et de prévisibilité deviennent au moins aussi importantes que des évolutions de cours. Qu’importe le prix du baril de pétrole ou de la tonne d’aluminium s’il n’y en a pas assez à vendre. Et le cas commence à devenir très concret puisque près de 20% des stations services déclarent des pénuries à l’heure actuelle en France et la pétrochimie se prépare à ses premières ruptures.
Difficile de donner une échelle de temps ni une tendance globale et si quelqu’un avait l’information, elle se vendrait des milliards.
Mais en tout état de cause, un système tendu au maximum qui aborde un trou d’air non préparé sans réserves pour amortir le choc encaisse toujours des dégâts. La question est double à partir de là :
Pouvez-vous les éviter ? Pas tous, la crise actuelle a pris beaucoup de monde de court, même parmi les plus alarmistes sur l’état du monde et des ressources. Les plans de relocalisation, de circuits courts, d’approvisionnements locaux qui ronronnaient dans les directions RSE deviennent tout à coup stratégiques et doivent être mis en place dans la panique. Si vous le découvrez, parlez à votre responsable RSE, il ou elle a probablement de très bonnes idées à vous soumettre.
Et après ? Une fois la vague passée, il sera temps de… ne surtout pas essayer de revenir en arrière. Nous vivons la première crise mondialisée de l’abondance fossile engendrée en grande partie par l’incapacité à soutenir une économie allant toujours plus vite avec des ressources de plus en plus rares. Même si on résolvait demain matin le conflit au Moyen Orient et les relations Etats-Unis / Iran / Israël, le volume de pétrole disponible ne reviendrait pas subitement à la normale. Que ce soit à court terme en raison des infrastructures détruites ou à long terme en raison de l’épuisement des champs en exploitation.
Comment faire système dans un monde sans cap ?
Face aux impasses, nous devons à peu près tout repenser. En levant quelques minutes la tête du guidon, le constat est à peu près unanime. Et bonne nouvelle, il nous reste quelques réserves pour préparer l’avenir si on s’y met sérieusement et les bonnes idées ne manquent pas, pour peu qu’elles trouvent un peu d’air pour émerger !
Du côté du gouvernement, on a sorti les petits moyens pour parer au plus pressé. Difficile de les blâmer vu l’ampleur des secousses attendues dans les prochains mois et la période de fin de règne qui n’aide pas à lancer de grands chantiers.
Mais pour le reste d’entre nous, cela pose la question : pouvons nous attendre ?





Merci encore une fois pour ces remarquables arcticles de fond Benoît !
Très juste. Le calme mondial est étonnant. Ils peuvent miser sur un revirement de Trump (TACO). Mais des Iraniens, non.