La transition serait la fin du progrès et de l’innovation ? C’est exact…ement l’inverse !
Les moments de grands bouleversements sont rarement confortables. Essayer de faire tenir des rêves impossibles risque de créer du mal être et du découragement chez celles et ceux qui y croient.
L’angoisse du vide peut toucher tout le monde
Les moments de grands bouleversements sont rarement confortables. Toutes celles et ceux qui avaient bâti des plans pour leur carrière ou le déroulement de leur vie vont résister à ces changements dont ils peuvent penser qu’ils les mettent à risque de voir leurs efforts passés réduits à néant.
Ces inquiétudes s’expriment régulièrement lorsque l’on anime des ateliers parlant de la transition. Particulièrement lorsque l’on intervient dans le supérieur, face à de jeunes adultes qui ont misé leurs efforts et leur futur sur des voies ardues et demandant des sacrifices.
L’un de ces jeunes adultes, dans une école d’ingénieur spécialisée dans les enjeux de défense a exprimé lors de l’échange de conclusion d’un de ces ateliers cette inquiétude sous une forme qui m’a surpris par son intensité et… le caractère totalement infondé de celle-ci.
“Je comprends bien que nous allons devoir produire différemment et faire plus attention à ce que l’on consomme et que l’on rejette dans le monde qui arrive, mais du coup, je n’arrive pas à voir quelle est notre place à nous, ingénieurs, dans ce monde là ?”
Un peu déstabilisé par cette sortie, je lui demande comment il arrive à ce type de conclusion en fonction des données de son cursus et de notre atelier. La réponse n’a pas tardé :
“Tout ce qu’on nous apprend, c’est à innover sans cesse pour gérer de gros systèmes complexes pour repousser de plus en plus de limites, dans le monde que l’on vient de voir dans l’atelier, ça ne sert pas à grand chose ?”
Mais au fait, ça veut dire quoi “innover” ?
Si l’on en croit les exégètes LinkedIn, c’est l’alpha et l’omega de leur pensée mais rares sont ceux à même d’expliquer la profondeur immanente du concept. Pourtant, de telles définitions existent :
Selon Peter Drucker, l’innovation est la mise en place d’une nouveauté théorique dans un processus de production existant. Il identifie 7 sources possibles pour une innovation dans un processus économique donné :
Au sein de l’entreprise
L’imprévu
L’échec imprévu
L’événement extérieur imprévu
Les contradictions
Réalités économiques incongrues
La contradiction entre la réalité et l’idée qu’on s’en fait
La contradiction entre les systèmes de valeurs des consommateurs
La contradiction interne au rythme ou à la logique d’un processus
Les besoins structurels
Le changement
À l’extérieur de l’entreprise
Les changements démographiques
Les changements de perception
Les nouvelles connaissances
Je ne sais pas vous, mais à l’exception de la catégorie “changement” qui pourrait contenir tout et n’importe quoi, l’ensemble des autres semble s’appliquer précisément aux enjeux de transition et de durabilité :
L’imprévu : toute entreprise dont le modèle serait basé sur des ressources non renouvelables ou des approvisionnements soumis à des contraintes climatiques / environnementales / géopolitiques serait à risque d’événements imprévus… Donc devrait pour se sécuriser innover pour se sécuriser ?
Les contradictions : si c’est votre premier article sur cette publication, sachez que la moitié des articles concernent le gouffre entre les théories économiques et la réalité de la disponibilité des ressources pour faire tourner l’économie en question. Pour les autres, je ne vous l’impose pas une fois de plus !
Les besoins structurels : même cause, même conséquence : sans environnement stable, ressources disponibles et climat clément, le meilleur business model au monde ne vaut même pas le papier (recyclé !) sur lequel il sera imprimé.
Les changements démographiques, de perception et les nouvelles connaissances… tout ceci s’applique à plein aux logiques de durabilité et de transition.
Comment, dès lors, en arrive-t-on à des élèves ingénieurs qui pensent que leur métier est antithétique avec la transition ? Parce que tenant pour acquises les conditions climatiques, l’accès aux ressources et aux énergies, on a cantonné les ingénieurs au rôle peu enviable de pelleteurs fous dans la locomotive économique mondiale.
C’est sûr qu’avec ce genre d’images en tête, difficile de s’imaginer un avenir dans un monde où la transition a commencé à s’appliquer qu’on le veuille ou non.
Et si on revenait à la raison ?
Il est de plus en plus controversé que l’innovation visant le toujours plus, toujours plus vite toujours plus fort ait encore de l’avenir. Après tout, l’entreprise leader dans les puces IA pèse mondialement plus que les 15 plus gros acteurs de la santé.
Pour un secteur dont on attend encore la preuve de la viabilité économique !
C’est ça le modèle d’innovation qu’ont en tête celles et ceux qui forment les ingénieurs et les penseurs de demain ? Pas étonnant que les jeunes générations ne se retrouvent pas dans cette projection et en viennent à questionner leur place dans le monde alors même qu’ils sont en cours d’apprentissage dans une des filières les plus prestigieuses du pays.
Soyons sérieux. Revenons au réel pour penser une forme d’innovation qui participe à épanouir celles et ceux qui en font leur carrière. De façon assez drôle et un peu poétique, l’étymologie du terme “innovation” vient du latin “innovare” qui signifie “revenir à, renouveler”.
Avons-nous réellement besoin d’1,5 tonnes d’acier pour nous déplacer, ou avons-nous simplement besoin de nous déplacer ?
Avons-nous réellement besoin de vivre à des températures estivales toute l’année ou avons-nous simplement besoin de passer l’hiver confortablement ?
Avons-nous réellement besoin de posséder des containers entiers de vêtements et autres articles de statut qui ne font le bonheur que des araignées de placard ?
Certes, faire plus est souvent le plus simple. Mais est-ce toujours souhaitable ? Est-ce encore possible ? Avez-vous envie d’attendre que votre entreprise soit aux prises avec ces questions ou préférez vous les anticiper ?
Cet élève ingénieur, attendant manifestement que je lui remonte le moral, a eu l’air plutôt satisfait de la fin de son atelier :
“D’après toi, qu’est-ce qui est plus facile à construire, un Hummer ou une Zoé ?
… bah évidemment, une Zoé !
Et de quoi on aura besoin à l’avenir ? Et sur quoi est-ce que toi, élève ingénieur, a le plus de valeur ajoutée à proposer ?”
Nous entrons dans un monde de contraintes où il va nous falloir du talent, de l’ingéniosité et du compromis pour trouver des solutions confortables et durables.
Mais si nous restons bloqués sur des visions de l’innovation et du progrès datant du siècle dernier, nous allons épuiser tous ceux qui voudraient trouver des solutions sans pour autant en trouver puisque nous sommes arrivés au bout des capacités physiques du monde à faire toujours plus.

Bonne semaine à toutes et tous, et si vous croisez un fâcheux qui vous accuse de vouloir retourner à la bougie, dites lui que ça aussi ça rejette du carbone !




