Le jeu. Arme de transition massive trop souvent négligée
Et si nous avions négligé l'un des moyens les plus efficaces de faire face à la transition jusqu'ici ?
Nous vivons une époque de plus en plus complexe. Plus personne ne peut prétendre sérieusement qu’il “suffit de” faire une chose ou une autre pour qu’une situation se résolve de façon satisfaisante. Un des podcasts dont il ne faut d’ailleurs jamais manquer un épisode se sous titre “le monde change et on y comprend rien”
Pire, en tant que génération homo interneticus, nous avons accès en quelques clics à n’importe quelle information précise et détaillée sur les enjeux que nous vivons, apportant de la nuance et de la précision, donc paradoxalement moins de certitudes. Sauf à accepter de ne regarder qu’un seul indicateur en espérant qu’il finisse par croitre parce que nous avons tout basé sur lui.
Face à ce genre de dilemmes, une frange assez peu écoutée de notre espèce a trouvé une parade qui mériterait qu’on s’y attarde : les enfants, et le jeu. D’ailleurs, les nôtres ne sont pas les seuls à s’y adonner. La quasi totalité des êtres vivants, sous une forme ou une autre, jouent.
Le jeu, moteur fondamental de l’apprentissage
Le jeu, dans sa définition la plus basique, est l’action de figer artificiellement le périmètre de la réalité (les “règles du jeu”) pour expérimenter des actes ou des comportements sans avoir à en subir les conséquences une fois l’expérience conclue. En un mot :
Expérimenter des possibles aux conséquences artificielles pour être mieux préparés aux conséquences réelles.
On va jouer à l’Awalé en Afrique pour dominer son adversaire sans l’affamer, on va jouer aux échecs lors d’un affrontement entre Européens et Arabes pour déterminer un vainqueur sans passer par la case massacre, on va jouer au golf pour focaliser son esprit sur une tâche automatique pour mener par ailleurs des négociations tendues tout en démontrant sa supériorité…
Dans tous les cas nous nous servons de ces moments suspendus pour expérimenter des possibilités qui sans le contexte du jeu seraient risquées ou dangereuses.
Et n’allez pas croire que le monde moderne avec ses chiffres, ses procédures et ses codes sociaux a cessé de jouer. Nous appelons ça des exercices, des stress tests, des mises en situation parce que nous aimons croire que nous valons mieux que des enfants… Mais en réalité, étant toujours des primates se servant de l’expérimentation pour apprendre, nous continuons de jouer toute notre vie en habillant ces pratiques de toute la gravité de l’âge adulte.
On se demande ce qu’en aurait dit Montesquieu.
Le jeu, allié contre les angoisses
Le jeu, par ailleurs, est aussi beaucoup utilisé pour se confronter à des situations qui nous angoissent ou nous paralysent. Des enfants qui jouent à se faire peur à l’Autorité des marchés financiers qui organise ses mises en situation annuelles de krach financier, il n’y a qu’une différence de moyens mis dans la conception du jeu !
Le jeu, par son caractère ouvertement artificiel, nous permet de nous mettre en situation d’expérimenter des comportements et des décisions que l’on n’oserait pas en situation normale.
Si toutes les armées du monde mettent une énergie considérable chaque année à organiser des “wargames” (si, si, même la nôtre !), c’est bien parce que l’alternative serait impensable. Tester ses stratégies et ses soldats en les mettant simplement en pratique sur le voisin malchanceux qui passait par là, on a plus ou moins arrêté de le faire ouvertement.
Le jeu, garant de l’équité
La dernière caractéristique fondamentale du jeu, c’est qu’il détermine précisément les règles. On pourra se faire la tête des mois ou des années sur une partie de tarot, mais jamais on ne remettra les règles en question. On pourra trouver toutes les torts du monde à l’arbitre ou à la présence / absence de caméras, on ne discutera jamais les règles.
Cette stabilité permet de contrôler et de mesurer les incertitudes pour mettre tous les participants sur un pied d’égalité pour le temps du jeu.
Cette caractéristique, alliée aux moyens de diffusion numériques explique probablement en partie la mode persistance des “serious games” dans la diffusion de nouvelles procédures ou nouvelles pratiques à l’échelle de grandes entreprises. Qui depuis quelques années ont tout de “serious” et plus grand chose de “games” et après, on se demandera pourquoi est-ce qu’ils ne fonctionnent plus aussi bien qu’au début de la mode.
Bref, le jeu est le mode d’apprentissage le plus naturel de l’humanité. Il sert à suspendre un temps les règles du réel pour se donner plus de liberté et s’exposer sans risques à l’inconnu. Pour cette raison, il est une des principales méthodes de l’entretien de l’élasticité cérébrale chez les adultes.
Mais quel pourrait bien être le rapport avec la transition ?
La transition, terrain naturel de jeu largement inexploité
Si l’on résume, le jeu est un moment nécessaire à l’apprentissage, permettant d’expérimenter des possibles aux conséquences artificielles pour être mieux préparés aux conséquences réelles, le tout dans un cadre sécurisant, équitable et contrôlé.
Le jeu est déjà largement utilisé dans les domaines de la prospective, de la prévention / gestion de risques, et de l’innovation. Créer des dispositifs qui commencent par “que se passerait-il si…?” est l’étincelle derrière la quasi, si ce n’est la totalité des jeux inventés par l’humanité.
Que se passerait-il si “cette matière première dont dépend mon modèle” venait à manquer ?
Que se passerait-il si “le climat ne me permettait plus de travailler en extérieur comme maintenant” ?
Que se passerait-il si “la géopolitique dérapait suffisamment pour remettre en question mes chaînes d’approvisionnement” ?
Vous me direz probablement que ces jeux n’ont pas l’air très drôles. Mais le propre du jeu n’est pas d’être drôle. On voit rarement des champions d’échecs partir en fou rire ou des tournois de bridge se muer en soirées stand up.
Le propre du jeu est de nous faire apprendre ou de nous mesurer les uns aux autres en nous mettant dans un environnement artificiel contrôlé pendant un temps.
Les équipes de gestion de crise et les équipes d’audit interne connaissent ces enjeux sur le bout des doigts : mesurer et estimer un risque pour écrire une procédure c’est bien beau.
Mais sans tester cette procédure en conditions réelles, on maximise les chances que ce qui ne devait surtout pas dérailler au pire moment… déraille au pire moment. Constante que les sarcastiques parmi nous connaissent sous le nom de Loi de Murphy
Organiser son propre jeu de transition
Pour un jeu de mise en situation réussi, vous n’avez besoin que de trois éléments :
Des règles du jeu. Dans notre équipe, on se sert du modèle que l’on a publié sur la durabilité physique et que vous pouvez trouver ici.
Un scénario / déroulé de jeu. C’est la partie la plus simple. Chaque porteuse ou porteur de projet connaît par cœur les angoisses qui la/le tiennent éveillé.e la nuit. Servez vous en.
Un temps dédié. Le moment du jeu est un moment de formation à part entière. Il ne peut pas être fait en pointillés autour d’une journée de travail normale, vous épuiserez vos équipes, vous-même, et n’en retirerez rien.
Un processus d’apprentissage. Dans toutes les mises en situation réalisées par les grands groupes ou par les forces armées dans le monde, le temps d’apprentissage est le plus important. Une restitution sur ce qui s’est passé, ce que l’on en a retenu et comment on a progressé est fondamentale pour inscrire la pratique du jeu dans une trajectoire d’amélioration.
Nous avons face à nous tout un tas de conséquences très concrètes et très dérangeantes pour la pérennité des organisations et de la production. Le jeu est le moyen d’expérimenter des possibles aux conséquences artificielles pour être mieux préparés aux conséquences réelles.
Nous aurions tout à gagner à nous en servir !
Et si enfin, vous ne savez pas par où commencer pour lancer ça dans votre organisation, vous savez où nous trouver !
Bonne semaine à toutes et tous !




