Le positivisme mène au climato scepticisme
Et si l'attitude ultra positive de notre époque était un piège ? Et si elle nous empêchait de penser l'ampleur des transitions et aliénait ceux qui ne se retrouvent pas dans cette injonction ?
Nos sourires font désordre.
Nous, écologistes, transitionneurs, shifteurs, engagés conscients ou militants au grand cœur… avons un problème. Nous mettons une énergie folle à entretenir l’idée que le positivisme est une condition sine qua non pour amener le changement alors même que l’époque n’en finit plus de s’effilocher autour de nous.
Et ce décalage, sensé à l’origine nous préserver, est source de dissonances qui mènent au burnout militant et d’incompréhensions sociales entre groupes qui ne se parlent plus.
Quiconque traîne ses guêtres suffisamment longtemps dans les mondes de la transition, de la durabilité, de l’écologie finit tôt ou tard par être confronté à cette injonction : quoique l’on dise, quoique l’on fasse, il faut que ce soit PO-SI-TIF.
… Inspirant …
… Motivant …
… Engageant …
Ad nauseam.
Au fond de la boîte de Pandore
Cette injonction n’est pas nouvelle. Elle est traitée par les sociologues Eva Illouz & Edgar Cabanas dans Happycratie sous la forme d’un réquisitoire contre la psychologie positive qui ne sert au fond qu’à nous maintenir dans une dualité factice : soit l’on apparaît heureux, soit quelque chose ne va pas chez nous.
Parce qu’évidemment, en creux se dessine l’éternel retour à la responsabilité individuelle chère à notre époque d’ultra consommation individualiste. Comme si nous étions chacun responsables de notre propre bonheur.
Ah bon ?
Le fait que notre génération et les suivantes ne verra jamais les endroits du monde déjà dévastés par nos prédécesseurs est de notre responsabilité ? Le fait que nos modèles sociaux soient inexorablement liés à de la croissance, nous assurant une lente dégradation de nos conditions de vie en même temps que celles d’habitabilité de la planète est de notre responsabilité ? Le fait que la génération de nos parents n’a connu que des périodes d’abondance (relative) et nous enjoint à continuer sur leurs traces au mépris des limites physiques est de notre responsabilité ?
Et par-dessus tout ça, il faudrait que l’on accepte cette charge le sourire au lèvres en restant positifs, inspirants et plein d’espoir ? Alors même que rien ne permet d’appuyer ces espoirs si ce n’est une fuite en avant continuelle vers des bulles de filtre toujours plus étriquées et étanches. Combien d’entre nous avons déjà coupé les canaux d’information médiatiques, les réseaux sociaux, nous concentrant sur ce qui nous fait du bien pour pouvoir continuer d’avancer… mais avancer vers où ?
Où est-ce que cette logique mène ?
Au burnout individuel et à l’éclatement collectif.
Diviser pour mieux régner, épisode 1 : souriez, or else !
Que l’on soit à une réunion d’animateurs de fresques, à un séminaire sur la transition ou dans une assemblée d’ONG, l’ambiance est toujours la même : souriez, or else…!
Avec des envolées rhétoriques convenues sur l’inspiration, le soin apporté aux techniques de méditation et de yoga permettant de se détendre, l’attention maniaque portée à chaque individu pour ne surtout risquer de ne froisser personne… Quel est le mal à se faire du bien me direz vous ?
Le mal est double.
D’une part, le remède est inefficace : si le soin, l’attention et l’inspiration fonctionnaient réellement, les personnes engagées dans la transition ne seraient pas continuellement en train de vivre des ascenseurs émotionnels entre moments de paix entre pairs et luttes quotidiennes pour freiner la catastrophe. Ce yoyo émotionnel constant mène au burnout militant et nombre de celles et ceux qui ont voulu opérer un changement dans leur vie personnelle ou professionnelle en reviennent après s’être brûlé les ailes sur le cynisme de la positive attitude à tout prix.
A tout prix ? Oui. Parce que l’alternative serait d’admettre que toute cette énergie ne fait que retarder l’inévitable et ça, c’est inaudible.
D’autre part, le remède est une forme d’aliénation : personnelle tout d’abord, enfermant celles et ceux qui ne se reconnaissent pas dans des mouvements qui peuvent paraître dérisoires et qui dans tous les cas ne produisent pas de résultats concrets. Sociale ensuite parce que toutes celles et ceux qui n’ont pas accès aux solutions simples prônées par la psychologie positive se sentent exclus d’un cercle social et laissés à leurs angoisses et leurs peines. L’ironie cruelle de cette histoire étant que les deux populations devraient être des alliés naturels, au lieu de ça on se regarde de loin en méprisant l’autre parce que d’un côté les bobos végans sont hors sol pour les uns et les pauvres n’ont pas le luxe de se payer des solutions simples mais chères de l’autre.
Et à l’arrivée, des drames comme celui que filme Kubrick dans Full Metal Jacket. Lorsqu’un individu ou un groupe est suffisamment ostracisé ou laissé de côté, il finit par se résoudre au pire. La violence et la mort dans le film de Kubrick, le bulletin de vote vers le pire et / ou la négation des faits pour nous.
Parce qu’ignorer la souffrance (d’autrui ou personnelle) quand on a une voie de progression pour en sortir peut s’entendre au motif du bien commun ou de l’effort nécessaire… Mais aliéner toute une partie de la population sans même nous apporter de réponse durable et concrète, à quoi bon ?
Diviser pour mieux régner, épisode 2 : l’enfer, c’est les autres !
Le second ressort du positivisme tyrannique qui parcourt nos sociétés concerne l’essentialisation des groupes sociaux et le refus de toute forme de nuance comme si la pureté d’une opinion se mesurait comme un filtre Instagram.
Puisque afficher un bonheur sans failles au monde est une nécessité mais que par ailleurs, chacun d’entre nous savons bien qu’au fond nous n’allons pas si bien. Alors l’autre devient un réceptacle de nos rancœurs et de nos angoisses.
Puisque cet “Etranger” (relisez Camus !) n’a pas l’air de souffrir autant que moi je le ressens alors il doit tricher d’une façon ou d’une autre et doit être coupable de mes propres angoisses.
S’il n’y a pas de solutions, trouvons nous au moins un coupable.
Le bouc émissaire, ce réflexe vieux comme l’humanité.
Le citadin commencera à blâmer le rural pour l’utilisation de sa voiture. Oubliant un peu vite ses vacances au Maroc et son weekend à Prague.
Le rural lui, commencera à blâmer le citadin pour ses habitudes hors sol et ses plaisirs surmédiatisés qui vont à l’encontre de la vie menée dans le calme et parfois l’ennui des campagnes.
Le cadre blâmera l’ouvrier de sa consommation de viande et de produits transformés d’une main, tout en mettant en place un nouveau processus d’automatisation supprimant la nécessité d’une augmentation des équipes de production de l’autre.
L’ouvrier blâmera le cadre de son asservissement aux indicateurs financiers et de ses attentes délirantes d’une main, mais sautera sur la première occasion d’avoir plus pour lui-même de l’autre.
Le point commun de tout cela ? L’individualisme qui nous pousse à nous afficher plus heureux que nous sommes en réalité et à croire que l’autre, en face, ressent réellement ce qu’il ou elle affiche.
La source de tout cela ? Le positivisme. Érigé en fondation du temple moderne, à tel point que l’on peut entendre dans des réunions de personnes dont le métier est d’alerter sur les enjeux mortels de notre époque “On va quand même faire la fête après hein, sinon à quoi bon ?”.
Oui, à quoi bon, il ne faudrait surtout pas que l’on risque de se poser trop de questions qui dérangent.
Si ces deux parties s’intitulent “diviser pour mieux régner” c’est bien parce que ces modes de pensée sont poussés par des acteurs qui ont tout à gagner à transformer les populations en consommateurs uniquement préoccupés par leur propre individualité.
Guérir commence par nommer le mal
Si encore nous vivions une crise passagère, un mauvais moment à passer, une phase douloureuse avant une rémission… Le positivisme pourrait se défendre comme mode de motivation personnel et de fluidification des rapports sociaux.
Mais qui pense encore que nous vivons une crise passagère ? Même au-delà des cercles écolo-durables, le moins que l’on puisse dire est que l’ambiance n’est pas au beau fixe. Le seul consensus qui existe en France c’est pour dire que l’on va vers le pire. 91% des personnes interrogées pensent que les générations qui arrivent vivront plus mal que les précédentes.
Pour une fois que l’on est premiers dans un classement, profitons en et tirons la conclusion qui s’impose : si 9 personnes sur 10 pensent que la situation se détériore, c’est peut-être qu’il serait temps d’admettre que nous courrons collectivement après des chimères et qu’il serait temps de se poser et de réfléchir à l’après, non ?
Mais pour cela, le positivisme est notre premier obstacle.
Parce qu’à croire et faire croire que l’on peut “aller bien” en faisant ci ou ça, on nie la possibilité de tout remettre à plat pour repenser un monde et on ouvre la porte à ceux qui veulent renverser la table, abattre les citadelles ou “flood the zone with shit” si l’on passe l’Atlantique.
Plus nous nous obstinons à dire et penser que “tout ira bien”, plus nous retardons l’émergence d’une notion que pourtant 91% de nos contemporains ont bien compris et qui a été énoncée en d’autres temps par Gramsci :
“L’ancien monde est mort, le nouveau tarde à apparaître et dans le clair obscur surgissent les monstres”
Cette citation, vue et revue dès que l’on s’informe sur l’état politique du monde, est pourtant mal comprise. Ceux qui s’en servent sont là pour dénoncer (à juste titre !) les monstres. Mais ce n’est pas cette partie qui devrait nous interpeller.
L’ancien monde est mort.
Et il faudrait continuer avec un sourire plaqué au visage comme si tout allait bien se passer ?
Comment voulez-vous passer une telle étape à un niveau personnel, collectif, sociétal sans admettre le traumatisme que nous vivons et passer les étapes du deuil ?
Comment construire quelque chose de neuf sur la négation de la mort de l’ancien ?
Repartir du réel avant qu’il ne nous échappe
Reprenons quelques bases pour cadrer la réflexion.
Nous vivons, pour la majorité de celles et ceux qui liront ce papier, dans des démocraties occidentales riches et plus ou moins prospères. Notre contrat social est donc fondé sur une confiance raisonnable dans le fait que nous contribuons à un édifice qui prendra soin de nous et de nos enfants. Le premier écueil se situe là.
Déjà en son temps Tocqueville s’inquiétait de la capacité de la jeune démocratie Américaine à contenter son peuple dans la durée. Il nous expliquait, il y a plus de deux siècles, qu’une démocratie doit engranger sans cesse plus de richesses, sans quoi elle deviendrait vulnérable. Comme on l’a vu tout au long du XXème siècle, tant qu’il y a du rabe à partager, les peuples acceptent d’être dirigés. Quand ce n’est plus le cas ils se tournent vers celui ou celle (mais très souvent “celui”) qui crie le plus fort et assène les coups de menton les plus affirmés.
De la croissance, donc. Sauf que cette croissance est directement liée au volume de pétrole disponible sur la planète. Puisque sans lui pas d’échanges et sans échanges, pas de valeur ajoutée. Pétrole qui a le mauvais goût, en plus de polluer en le brûlant, de ne pas se régénérer à la vitesse où on le consomme.
C’est ce qui explique les alertes régulières sur le “pic pétrolier” qui est une déclinaison de la “courbe de Hubbert” qui vaut pour toutes les ressources non renouvelables, et une bonne partie de celles que l’on pense renouvelables (puisque le vent, le soleil ou un sol fertile nécessitent des ressources non renouvelables pour être exploités)
Donc la croissance va s’arrêter.
Ou plutôt, la croissance s’est déjà arrêtée.
Deux fois.
Une première en 2007 avec le pic du pétrole conventionnel, confirmé par l’AIE, donnant lieu en 2008 à un “petit” soubresaut que les plus jeunes d’entre nous ont eu le plaisir de ne pas connaître.
Et une seconde fois en 2018 puisque depuis cette époque on n’est jamais revenu au volume de production atteint alors.
Quel rapport avec nos sociétés et notre contrat social ?
→ Plus de pétrole…
→ Donc plus de croissance…
→ Donc les plus vulnérables souffrent en premier…
→ Donc les politiques les plus cyniques l’entendent et surfent dessus (ce texte a 15 ans, on pourra apprécier la finesse de la prospective façon Jancovici) et enfin…
→ Notre contrat social devient la couverture que chacun tire à soi jusqu’à…
→ Le Brexit ? Trump ? Milei ? Musk ? Poutine ? A l’origine, toujours une histoire de ressources manquantes pour maintenir un contrat social à flot.
Dans ce contexte, déjà continuer de promettre du confort et un retour au pouvoir d’achat relève de la galipette intellectuelle, mais continuer d’exiger du positivisme de la part de nos contemporains nourrit les fractures sociétales, le vote extrémiste, érode le contrat social et tout ça pour quoi ?
Parce que sinon “à quoi bon” ?
L’ancien monde est mort mais notre filtre Instagram, lui, va très bien.
Donc on baisse les bras ?
Je vous entends d’ici, lectrices et lecteurs qui rouspétez sur ma position contre le positivisme. Comme s’il n’existait que deux solutions : l’optimisme quoiqu’il en coûte ou le désespoir sans fond.
J’ai une autre secret à vous confier : si vous vous êtes fait cette réflexion, alors vous vous servez du premier pour masquer le second.
Plus précisément, vous vous bloquez vous-même au début de la courbe de Kubler Ross (aussi appelée courbe du deuil), l’étape du déni ou de la négociation.
Sauf que si l’on admet que l’ancien monde est mort et que l’on refuse de réaliser un processus de deuil pour arriver à une nouvelle stabilité, on reste bloqué sur des schémas devenus obsolètes et qui causent une sensation de vide vertigineux.
Il est là, le vide que vous ressentez si vous vous éloignez de ce sourire crispé qui ne vous a jamais vraiment convaincu.e.
Et ce faisant, vous participez malgré vous à la propagation d’idées climatosceptiques.
Parce que nos opposants ne sont pas dupes et voient bien que les injonctions au positivisme sont contraints et artificiels. Ils voient bien que le burnout militant ravage les rangs de ceux qui essaient de faire survivre les qualités du monde d’hier avec celles du monde de demain.
Ils voient bien que nous sommes dans une impasse. Incapables d’avancer sans laisser derrière tout ce bagage mais refusant de faire le deuil qui nous permettrait de passer à autre chose.
Vous trouvez que j’exagère et que la transition durable n’est pas un deuil ?
Jetez un oeil à ça :
Si on le transpose en prises de parole publiques :
Comment construire quelque chose de neuf sur la négation de la mort de l’ancien ? On ne peut pas.
Si l’on veut avancer, il faut admettre que nous passons à autre chose et que rien ne doit être laissé au hasard, ni même tenu pour acquis (notamment l’individualisme et le positivisme, deux rejetons de la société de consommation qui auront bien du mal à survivre dans un monde durable et soutenable)
Plus d’infos sur Kubler Ross ici :
La bonne nouvelle ? C’est que la courbe du deuil ne nous explique pas seulement notre blocage. Elle nous donne également un chemin pour sortir de l’impasse.
“L’ancien monde est mort, le nouveau tarde à apparaître et dans le clair obscur surgissent les monstres”
Chères lectrices, chers lecteurs, notre positivisme de façade retarde l’arrivée du nouveau monde et permet aux monstres de prospérer.
Je n’ai aucun doute sur le fait que ce n’est pas ce que vous voulez.
Alors, que fait-on,
on laisse les monstres gagner ou on le construit ce nouveau monde ?
Bonne semaine à toutes et tous !










Magnifique et très utile article ! Merci Benoît !