L’effondrement n’aura pas lieu.
Il est de ces penseurs que l’on cite d’autant plus volontiers qu’on ne les a pas lus. Jared Diamond est de ceux-là pour la collapsologie…

Il est de ces penseurs que l’on cite d’autant plus volontiers qu’on ne les a pas lus. Piketty est de ceux-là lorsque l’on parle d’économie ou Marx de politique. La collapsologie n’échappe pas à la règle avec notamment les travaux de Jared Diamond qui, s’ils fondent la notion de “collapse” civilisationnel, n’ont jamais prédit ou prévu de point de bascule où l’on passerait d’un état à l’autre.
Meadows avait pourtant tout prévu…
Le travail des époux Meadows (s’il faut encore le présenter !) a eu le mérite de poser des chiffres et des données sur une question qui semblait de bon sens, mais dont les opposants zélotes refusaient de voir la réalité : “Peut-on croitre indéfiniment ?”
Et leur travaux apportent une réponse assez éloquente à cette question : non.

Alors certes lorsque l’on voit un tel schéma, et pour peu que l’on ne soit pas totalement bouché, on ne peut que constater qu’il y a effectivement un effondrement.
Oui. Étalé sur plus d’un demi siècle.
Les Mayas notamment, étudiés par Diamond dans son ouvrage “Collapse” ont mis près de 3 siècles à s’effondrer. Rome a également mis un temps comparable passé les premières invasions barbares. L’Île de Paques a de son côté lutté pendant 4 siècles avant de succomber à un environnement changeant.
Le rapport Meadows nous donne une vue tronquée d’un phénomène qui a déjà été étudié à postériori : en montrant toutes ces données dans une échelle de temps que l’on ne peut pas appréhender avec nos sens, il est facile de constater que des courbes partent joyeusement en sucette et de qualifier ça d’effondrement.
Or s’il est pertinent de parler à posteriori de situation d’effondrement, la question se pose pour le présent. Les Romains du 1er siècle avaient-ils l’impression de vivre un effondrement ? Ou les Mayas du 9ème siècle ?
Ils avaient certainement l’impression de vivre des temps difficiles. Mais de là à penser consciemment un effondrement, dans la littérature Romaine de cette époque, rien ne permet de l’affirmer.
L’impression est la clef ici : nous sommes peut-être actuellement en situation d’effondrement. La quasi totalité des indicateurs semble le montrer. Mais tant que cette réalité n’est pas tangible, que l’on ne peut pas l’expérimenter avec nos sens, alors nous sommes collectivement obligés de faire appel à des images et des symboles pour nous représenter la situation.
Faites le test vous-même : tapez “effondrement” dans la section images de votre moteur de recherche préféré. Voici mon résultat :
Une image d’un événement localisé dans le temps, brutal, immédiat et sans retour en arrière. Un point de bascule facile à visualiser et à expliciter.
Tout le contraire en somme de cet “effondrement” pensé et théorisé par les collapsologues.
Nous vivons un lent déclin qui a commencé il y a un demi siècle avec l’arrêt de la croissance de la production pétrolière et dont on vit une petite conséquence directe ou indirecte chaque jour.
Appeler ça un “effondrement” sur la base du bouquin de Diamonds qui étudiait des situations se passant sur plusieurs générations, c’est au mieux une erreur de bonne foi. Au pire du catastrophisme cynique.
Oui mais quand même, les indicateurs…
… sont tellement nombreux qu’ils en deviennent inaudibles.
Quand on commence à tirer la pelote de la collapsologie, on se retrouve submergé par des chiffres et des mesures qui s’influencent toutes les unes les autres, tant et si bien que tout positionnement facile à suivre devient un piège.
Vous êtes anti nucléaire ? Ah bon, vous préférez des sources d’électricité qui émettent plus de CO2 ?
Vous êtes vegan ? Ah bon, vous préférez consommer des produits qui viennent du bout du monde et sont souvent lourdement transformés ?
Vous êtes décroissant ? Ah bon, vous préférez apprendre à vous passer d’état providence et de protections socialisées ?
Si le problème était facile, il y aurait déjà eu des mouvements politiques pour exiger le changement. Mais la collapsologie se veut une étude de mouvements systémiques de fond qui allient consommation et production de ressources, environnement, climat, économie et même démocratie et égalité, soyons fous!
Et comme tout ceci n’est pas réductible à un slogan facile à diffuser, on se rabat sur l’effondrement qui a l’avantage de tout dire et le défaut de ne rien dire.
Encore pire, certains mouvements militants établissent des hiérarchies entre chacun des problèmes pris séparément et tirent dans les pattes de tous ceux qui n’ont pas la même hiérarchie qu’eux…
Diviser pour mieux régner, cette vieille recette…
Soyons raisonnables, regardons les chiffres
Si nous étions véritablement attachés aux indicateurs et aux chiffres, le discours serait probablement très différent :
48000 morts annuels en France en raison de la qualité de l’air
Je vous passe les myriades de records de chaleur battus année après année
Si nous tenions compte de ces seuls indicateurs chiffrés, démontrés et scientifiques alors nous ne devrions pas alerter sur la venue d’un effondrement. Mais bien constater sa présence.
Las, non seulement ce n’est pas ce que l’on observe mais en plus de nombreuses voix médiatiques se font entendre pour nier en bloc les problèmes en affirmant qu’un messie technologique ou politique finirait bien par arriver.
Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement…
… et les mots pour le dire viennent aisément.
Autant dire que dans le cas de l’effondrement, c’est tout le contraire : nous sommes face à un problème protéiforme, aux inconnues multiples, sans aucune possibilité de se fier à des expériences passées et dont les conséquences vont de la perte de confort à la survie même de nos sociétés voire de notre espèce.
Autrement dit le plus sûr moyen en démocratie de rallier la majorité contre une idée, c’est de la présenter comme une menace intangible, lointaine, diffuse et sans solution simple.
Ou de parler d’effondrement et devenir la risée de tout ce que le PAF compte d’ahuris ayant tout à perdre à ce que leurs privilèges soient remis en cause. Oui je parle de vous Pascal et Laurent. Mais aussi de tant d’autres.
Alors du coup, cet effondrement ?
Si l’on persiste à nommer un processus s’étalant sur plusieurs décennies un “effondrement” face à des personnes qui ont en tête un événement localisé comme définition de ce terme, on n’ira nulle part.
Si l’on persiste à alerter d’un “effondrement” alors que tous les indicateurs sont déjà au rouge cramoisi, on passe pour un prophète d’apocalypse de la part de ceux qui ont tout à perdre à ce que la société évolue et pour une gêne face à ceux qui sont documentés et qui savent que nous sommes déjà en situation d’effondrement.
Collapse était une étude anthropologique civilisationnelle. Arrêtons d’essayer de transposer ce travail de recherche à une réalité quotidienne ou politique.
Repartons des données du problème
La croissance n’a jamais eu lieu que dopée aux énergies fossiles
Nos gouvernements essaient depuis le premier choc pétrolier de contourner cette réalité physique, en amassant des quantités ahurissantes de dettes
Dans l’intervalle, cette croissance s’est faite au prix de la pérennité de notre environnement naturel
Et accessoirement, souvent de l’exploitation de la misère à l’autre bout du monde
Si l’on veut être sérieux, une fois les données du problème assimilées, il n’y a pas de solution miracle, pas d’arbre de Cocagne, pas de miracle technologique qui viendra nous sauver de nous-même.
L’effondrement n’aura pas lieu parce que l’effondrement est déjà là. Les seules options qui nous restent sont de savoir quel modèle de société on préparera pour pallier les chocs présents et à venir.
Certains collapsologues se moquent bien de la temporalité de la transition ou des nombres de morts chers aux sensationnalisme journalistique. Mais ceux-là, vous ne les entendez pas sur les plateaux télé, ils sont trop occupés à s’organiser à leur niveau pour préparer l’avenir.
Car enfin c’est bien le seul combat qui vaille non, l’avenir ?



Un texte limpide et très utile pour recentrer le débat, se poser les bonnes questions et passer à l'action !