L’urgence de sortir la tête de ce foutu guidon
Et si refuser les exigences d'accélération croissante était le début d'une forme de liberté ?
Alors que les flammes commencent à se calmer et que l’on rêve tous d’un peu de répit pour les semaines à venir, des voix s’élèvent pour exiger de savoir comment on en est arrivé là et pourquoi est-ce que nous n’avons rien fait, ou si peu.
Dans une dizaine de jours, si tout se passe “bien”, nous serons passé à autre chose et nous commencerons à nous stresser pour la rentrée qui arrive et qui promet d’être encore plus explosive que les précédentes, climat politique oblige. Et les épisodes climatiques dramatiques que nous vivons seront transformés en statistiques froides et en souvenirs maussades d’après-midi moites et de débats un peu stériles sur la climatisation.
Bien sûr, quelques-uns dont votre serviteur et celles et ceux qui subissent mes assauts écrits semaine après semaine, continueront de râler sur l’environnement global qui empire et sur les décisions douloureuses à prendre pour ne pas se retrouver une fois de plus face au mur (de flammes). Mais, pressés par le quotidien, les courses de rentrée du petit dernier et les perspectives économiques pas si bonnes que ça, une majorité d’entre vous se diront qu’on a pas besoin d’oiseaux de mauvaise augure en plus des contraintes qui s’empilent déjà sur le quotidien.
Sauf que tout ce processus, parfaitement connu des psychologues comme des neuroscientifiques, n’est qu’en partie naturel. Il est également amplifié et utilisé par tous les acteurs sont l’intérêt est de maintenir le plus de monde possible la tête dans le guidon, guidés de stupeur en stupeur, dans un état de sidération permanent empêchant de prendre la mesure de ce que nous vivons.
Décortiquons ça, puisque pour une fois, l’actualité ne pousse pas à un énième épisode de catastrophisme chiffré.
Le cerveau, ce sacré farceur
Il y a peu d’outils que nous manions au quotidien et que l’on croirait sur parole lorsqu’il s’agit d’évaluer leur propre qualité. Vous ne feriez pas confiance à votre perceuse qui vous assure sa disponibilité si elle n’était pas branchée ? Vous ne feriez pas confiance à votre ordinateur après une chute de quelques étages s’il se contentait d’un “bip” plein d’espoir ?
Pourtant, nous faisons confiance à notre cerveau. Des centaines de fois par jour. Alors qu’il a été démontré, parfois avec malice, qu’il n’est pas un outil si génial et irréprochable que ça.
Olivier Sibony a compilé dans un ouvrage intitulé “vous allez commettre une terrible erreur” parce que l’expression “Attention vous allez vous faire biaiser !” ne passait pas dans les conférences de dirigeants où il liste toutes les failles dans lesquelles nous tombons toutes et tous, jour après jour, et qui sont une première pierre dans le jardin merveilleux (et faux) de la qualité effective de nos cerveaux.
Allant un cran plus loin, Mo Gawdat dans une réflexion qui plus tard a donné l’ouvrage “La formule du bonheur” (parce que les Américains et la mesure, ça n’a jamais été une paire gagnante !), pose le constat suivant : notre cerveau, en tant qu’organe de filtre de nos perceptions du réel et des empreintes que le réel laisse sur nous, n’a pas pour objectif premier notre “bonheur”. Son objectif premier est notre survie. Si l’on considère les choses sous cet angle, beaucoup de réflexes deviennent d’un coup beaucoup plus clairs : si le but du cerveau est d’amoindrir les épreuves passées, on comprend très facilement pourquoi est-ce que tant de gens peuvent se dire que “c’était mieux avant” alors même qu’aucune donnée ne vient soutenir cette impression. Ou même le simple réflexe de “on a toujours fait comme ça” et son proche cousin le “bon sens” qui ne peut fonctionner que dans un environnement parfaitement stable.
Il y a fort à parier que Gregory Pouy a beaucoup appris de Mo Gawdat lorsqu’après l’avoir interviewé il sort “Insoutenable Paradis” sur nos difficultés à nous éloigner d’un quotidien objectivement très confortable pour éviter ce qui n’est encore qu’une obscure promesse de problèmes.
Bref, notre cerveau n’est déjà pas un outil très fiable par lui-même, que se passe-t-il lorsque l’on augmente le flux d’informations qu’il reçoit par plusieurs centaines en quelques décennies ?
Réseaux sociaux & algorithmes, les machines à stupeur
Lorsque Patrick le Lay prononce en 2004 sa sortie devenue célèbre “Ce que nous (la télévision) vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible.” tout le monde s’empresse de s’indigner et de trouver la formule vulgaire et cynique.
Tout le monde, sauf les quelques énergumènes au fond d’un bureau obscur qui à cette époque travaillaient déjà sur les ancêtres des réseaux sociaux et pour qui la notion d’attention était fondamentale.
Énergumènes dont, comme certains d’entre vous le savent déjà, je faisais partie (n’achetez pas cet ouvrage par pitié, 16 ans d’âge ça convient pour un bon alcool, pas un livre de tendances !).
L’avènement d’Internet, puis des réseaux sociaux, puis des flux d’information en continu, puis des contenus automatisés, puis de l’IA a eu un effet multiplicateur colossal sur les informations que nous encaissons chaque jour. J’insiste sur “encaissons” puisque la majorité d’entre-elles ne sont pas souhaitées et génèrent un stress supplémentaire.
Nous avons, en trois générations, multiplié par plusieurs centaines la masse d’informations que nous recevons chaque jour, de gré ou de force.
Et on s’est dit que ça allait bien se passer ?
S’il vous fallait une preuve pour ne pas croire votre cerveau sur parole, la voilà !
Et nous en sommes là, dans un monde qui accélère de gré ou de force. A faire face à des enjeux existentiels toutes les semaines, entraînés dans un flux constant d’informations pensées et ciselées pour provoquer la réaction la plus forte possible. Le tout dans un environnement civilisationnel tout entier tourné vers la satisfaction immédiate et refusant toute forme de friction dans une version post-moderne sidérante (décidément !) de la phrase de le Lay
“notre civilisation est tout entier tournée vers la vente de temps de cerveau disponible”
Disponible n’a jamais voulu dire “efficace”, pas plus que “productif”. Juste “disponible”. Et nous voilà, en 2026, à contempler les flammes qui ravagent le quart de notre pays en nous demandant qui nous allons bien pouvoir blâmer pour ça jusqu’à ce que la prochaine “breaking news” arrive et nous fasse passer à autre chose.
Oubliant dans le processus que la seule chose à “break” de plus en plus est notre capacité à lever la tête et nous demander ce qu’on fait là.

L’urgence de sortir la tête de ce foutu guidon
Alors que j’écris ces mots, la vigilance sans faille de Cyrus Farhangi a déniché une lueur d’espoir. Même les pires exemples du bourrage de crâne médiatique que sont les électeurs MAGA de l’autre côté de l’Atlantique commenceraient à se dire qu’il y a décidément un gouffre entre ce qu’on leur sert face caméra et la réalité qu’ils constatent tous les jours.
Espérons qu’ils reprennent le contrôle d’eux même et arrêtent la dégringolade de leur pays et espérons que de ce côté de l’Atlantique on apprenne de leurs erreurs avant de mettre n’importe qui au pouvoir.
Mais ils nous donnent une première clef pour nous sortir de là
Le contrôle.
Nous vivons dans un monde où quelques minutes de recherche suffisent à trouver quelqu’un, quelque part, d’accord avec nous et avec nos envies. Qui fera tout son possible pour produire du contenu validant ce que nous croyons et nous assurant que nous sommes sur la bonne voie et que si cela ne fonctionne pas, c’est de la faute “des autres”
A une époque qui semble révolue, il se disait sur Internet que “si c’est gratuit, c’est toi le produit”. Toutes celles et ceux enfermé.e.s dans des bulles de filtre, qu’elles soient télévisuelles ou Tiktok-esque devraient se tatouer cette phrase quelque part. Trouver des personnes ou des contenus d’accord avec nous est simple. Et il y a une raison à cela : ces personnes se nourrissent, d’une façon ou d’une autre, de notre attention. Qu’elles espèrent un achat, un vote, ou simplement un like… elles monnaient notre attention contre un peu de contorsion intellectuelle pour nous faire croire que ce que nous pensons et ressentons est juste et que ce sont les autres qui se trompent.
“Comment ne pas se faire biaiser”, vraiment ce livre aurait dû s’intituler ainsi...
Le silence.
Il y a une raison si je ne produis que des contenus longs qui sortent au milieu de la nuit. C’est parce que je sais que les personnes qui les lisent et s’en servent le plus le font avec leur café matinal, avant que le brouhaha quotidien ne les emporte et les empêche de prendre le temps de comprendre, de digérer et d’analyser l’information.
Faire des contenus binaires clivants pour faire du clic est à la portée du premier bon pote. Et beaucoup de médias sont dans une situation économique tellement désespérante qu’ils sont forcés de travestir la qualité de leur travail pour “rester dans la course” aux contenus automatisés creux.
Pour ma part, je prends l’option inverse. Je ne produis que des contenus qui ne se résument pas en 30 secondes et qui cherchent à faire réfléchir et avancer celles et ceux qui me lisent. Réflexion et progression qui ne se font que dans le silence et le calme, n’en déplaise aux philosophes de centres d’appels.
La nuance.
Nous sommes tous pour la paix, contre la guerre, contre la famine et la maladie. Ce ne sont pas des positions militantes ou réfléchies. Ce sont ce que les Américains qui ont une expression pour tout appellent du “disaster porn”, on va publier des images chocs pour que tout le monde puisse exprimer son indignation pendant 4 secondes (slacktivisme) avant de passer à la suite. Parce que l’on y peut rien de prime abord, parce qu’il y a le dîner à préparer et que ce rapport ne va pas s’écrire tout seul… Tout est fait pour nous permettre de cocher des cases de bonne conscience sans jamais creuser les sujets ni nous demander pourquoi on nous les présente ainsi.
On nous les présente ainsi parce que s’il fallait entrer dans la demi-heure de compréhension pour avoir un avis éclairé sur un sujet, on raterait probablement la prochaine catastrophe ou la prochaine promotion (FOMO). Quel gâchis de temps de cerveau !
Sauf que tout ce qui est binaire est forcément excessif et comme disait Talleyrand
“Tout ce qui est excessif est insignifiant”
Nous finissons par avoir des opinions mi cuites dépendantes de la bulle de filtre du moment qui se résument à être “pour” quelque chose et “contre” une autre parce qu’une des personnes nous expliquant comment penser nous a dit que c’était la chose à faire.
“Quand c’est gratuit, c’est toi le produit”
Sinon, à perdre la nuance, on se retrouve avec un marché financier qui détruit mille milliards en 40 minutes suite à une dépêche Reuters.
Nous vivons un monde qui se complexifie et exige de nous des décisions de plus en plus brutales, binaires, irréfléchies. Plier face à ces demandes est le plus court chemin vers une forme de vassalisation. Qu’elle soit politique, économique, sociétale… Les injonctions toujours plus binaires à des idées toujours plus excessives ne sont jamais dans l’intérêt de la personne qui les reçoit.
Et seulement, une fois la tête sortie du guidon, il devient possible de voir la trajectoire sur laquelle nous sommes pour ce qu’elle est : un grand saut dans le vide en espérant que, contrairement à la phrase de conclusion de la Haine, l’atterrissage ne soit pas trop douloureux.
Au risque de gâcher la suite du film : cet espoir aussi sera déçu.
Le vacarme comme instrument de contrôle
Car enfin il y a bien une volonté derrière ce vacarme ? Oui, la notre. Celle de nos dirigeants qui luttent pour surnager en criant toujours plus fort pour essayer de capter une attention devenue plus rare que les nouvelles mines de lithium. Et qui mis bout à bout créent ce bruit de fond constant où l’on finit par se dire que tout se vaut (biais de relativisme), qu’on a toujours fait comme ça (biais du coût irrécupérable), que si tout le monde va dans cette direction il doit y avoir une raison (biais de conformité).
…
Mais vous, vous voulez quoi, dans le fond ?
Si vous levez quelques minutes le nez de votre guidon personnel en mettant toutes ces influences de côté pour une heure ou deux, que voulez-vous ?
Je ne vais ni vous donner de méthode toute faite ni de check list pour routine matinale. Si vous cherchiez ce type de prêt à penser, vous ne seriez pas abonné.e ici !
Et passer une dizaine de minutes à dénoncer le guidon qui nous accapare et nous endort pour ensuite en proposer une variante serait un peu hypocrite. J’ai mes méthodes, vous trouverez certainement les vôtres.
Ce que je peux faire, c’est vous encourager à trouver ces plages de silence. A cultiver ces moments face à vous-même. Sans notifications, sans breaking news, sans GIF insistant en plein milieu de l’écran.
Vous encourager à reprendre une mesure de contrôle. Pour vous demander si les rails sur lesquels vous accélérez sans cesse sont bien ceux que vous souhaitez.
Posez vous la question, les réponses pourraient vous surprendre !
Parce que si je suis à peu près certain d’une chose, c’est que l’écrasante majorité d’entre vous ne veut pas de ça :
Bonne semaine à toutes et tous !
Reposez vous, la rentrée aura besoin de toute l’énergie disponible.
Espérons qu’août soit plus clément que juillet !





