Make homo economicus great again
Et si une des pistes pour sortir de l'ornière climatique dans laquelle est engouffrée l'économie était de se mettre à vraiment appliquer les préceptes économiques ?
L’économie est une pratique rationnelle basée sur des indicateurs chiffrés et solides… est probablement l’une des illusions les plus répandues dans nos sociétés.
L’économie est un fourre tout d’affects, d’intuitions, de biais et de tendances que l’on aime rationaliser après coup avec des indicateurs qui font sérieux et disent de nous que nous sommes des êtres réfléchis et sages.
Comment, dès lors, expliquer que par exemple, un des achats mobiliers les plus coûteux de nos vies soit réalisé dans près de 80% des cas pour un usage totalement marginal de cet objet ?
Dis-moi comment tu roules, je te dirais qui tu…
regardes dans les médias !
La voiture est un de ces objets emblématiques qui cumule une valeur d’usage colossale dans un monde qui s’est largement construit autour d’elle, une valeur statutaire sociale de premier ordre à tel point que l’on peut facilement déduire la catégorie socio-professionnelle, voire la stabilité émotionnelle du modèle possédé par une personne et enfin une valeur inconsciente de liberté et d’indépendance savamment entretenue par tous les marketeurs du secteur.
Ces différents marqueurs se brouillent dans les messages économiques entourant l’objet voiture jusqu’à devenir un catalyseur de colère sociale lorsque la catégorie la plus dépendante de sa voiture voit arriver une taxe carbone qui pour eux revient à un impôt sur des trajets qu’ils et elles ne peuvent pas éviter.
Pour une bonne part des autres, la voiture est un accès à un espace de liberté de pouvoir se déplacer où et quand on le souhaite, au point que le dimensionnement de l’achat se fasse sur des critères… un peu curieux.
Celui-ci, vivant en centre ville, va acheter une grosse voiture en prévision de ses trajets de vacances. Autrement dit s’imposer 99% de stationnements pénibles, de bouchons de sortie de bureaux et de pleins de carburant onéreux pour le 1% de trajets dans l’année où il devra faire de long trajets. Trajets qui ne seront ni plus rapides ni plus confortables que la même chose en train. Le tout pour un coût que la majorité des salariés ne peut pas s’offrir sans aller demander à son banquier.
Celle-là va préférer un véhicule thermique à un véhicule électrique parce qu’il est “plus pratique” d’aller chercher une station service pas forcément proche de chez elle au lieu de brancher sa voiture chez elle tous les soirs.
Celui-ci, va se mettre financièrement en danger pour s’acheter le bolide de ses rêves qu’il ne pourra conduire qu’à une fraction de sa puissance sous peine de se voir poursuivi par les forces de l’ordre…
Celle-là jure la main sur le cœur que la raison pour laquelle elle a acheté un char d’assaut de quasiment 2 tonnes pour rouler en ville est sécuritaire. Alors qu’aux vitesses qu’elle va pratiquer, le seul danger sur la route sera très probablement elle et sa visibilité empêchée.
Tous ces exemples sont fictifs, mais je suis prêt à parier que vous connaissez tous ces exemples dans votre entourage, voire que vous-même avez ces mêmes réflexes.
Le propos ici n’est pas de pointer tel ou telle du doigt, la culpabilité n’étant pas exactement un moteur de changement. Le propos est de pointer le fait que pour l’essentiel, nos décisions économiques de consommation ou de gouvernance, sont des décisions essentiellement irrationnelles, donc très facilement manipulables.
Bon sens ne saurait mentir (sauf que si !)
La théorie économique voudrait que nous soyons des agents rationnels disposant d’informations fiables et exhaustives pour prendre les décisions qui maximisent notre but du moment, qu’il soit la commodité, le confort, le profit, etc.
Bref, nous serions toutes et tous des homo economicus.
Pire, lorsque les remises en question de ce mode de pensée arrivent dans les discussions, les accusations d’idéalisme, d’irréalisme, de manque de pragmatisme arrivent très rapidement. Comme si nous devions tous être des machines à avancer dans un monde économique supposé rationnel sous peine d’être de dangereux marginaux ou pire, de dangereux révolutionnaires proposant de taxer à 2% des patrimoines qui rapportent annuellement cinq fois plus en moyenne !
Où est la logique et le bon sens à faire un achat structurant pour des raisons d’estime de soi ?
Où est la logique et le bon sens à faire un achat périmétré sur des usages ultra marginaux ?
Où est la logique et le bon sens à continuer de faire comme avant malgré l’impasse d’une croissance joyeuse et sans limites ?
Le bon sens, en tant que somme chaotique de nos affects et de nos biais, peut-être un bon conseiller en période calme. Après tout, se référer à des habitudes et à des tendances passées peut fonctionner si l’on est capable d’assurer que demain ressemblera à hier.
Mais en ce moment ? Vous accepteriez de parier votre patrimoine sur un retour à “la normale” dans les temps prochains ? Quelque soit votre définition de “la normale” d’ailleurs.
Make homo economicus great again
Un des moyens de sortir de l’impasse intellectuelle, économique et sociale est d’accepter nos limites d’êtres pas toujours rationnels et de commencer à nous comporter réellement comme les homo economicus que la science économique a décrit.
Avons-nous besoin de tous posséder 1,5 tonnes d’acier et de plastique pour nous déplacer péniblement dans des centre villes ?
Avons-nous besoin de racheter quand il serait possible de réparer ?
Avons-nous besoin de perpétuer le modèle de développement du siècle dernier malgré l’impossibilité évidente de le maintenir dans un monde qui se dérègle ?
Nous avons pensé l’économie à une époque où le concept de limite était tellement lointain qu’il en devenait négligeable…
Et nous payons aujourd’hui tous les jours les conséquences de cet aveuglement, avec quelques rares qui continuent de s’enrichir malgré des secteurs qui n’ont jamais créé de profit et une majorité qui stagne au mieux et régresse au pire dans un monde dont les fondamentaux choisis il y a 80 ans ont l’air de s’échapper jour après jour avec l’eau du bain.
Alors que si nous arrivons à passer outre cette vision prédatrice sans limites du monde, nous pouvons commencer à penser un développement et une prospérité qui ne se fasse ni au prix de catastrophes, ni au prix de slalom entre des pics de production.
Accepter la limite pour mieux se développer
Un participant récent à un atelier de simulation de transition a eu cette phrase aussi fataliste que profonde à la clôture du moment passé avec le groupe pour arriver à une société stable et durable :
“Ok, on a fait des choix et on a réduit notre impact mais…
je n’ai pas envie de vivre dans ce monde là”
Je lui ai alors fait une confidence que je vais vous faire également : moi non plus.
Quand la Belle Iloise diversifie ses productions pour ne pas dépendre du poisson, ce n’est pas par envie subite de végétarisme, c’est pour se développer dans un monde qui a changé.
Quand Ouest Bureau propose systématiquement du mobilier de seconde main, recyclé ou surcyclé, ce n’est pas par envie subite de déco post moderne, c’est pour se sécuriser sur ses approvisionnements et profiter d’un gisement de matière jusque-là inutilisé.
Quand Kronembourg finance la filière de recyclage du verre à usage unique, ce n’est pas par grandeur d’âme ni idéalisme. C’est pour sécuriser leurs approvisionnements et moins dépendre d’une ressource qui se fait de plus en plus rare, le sable.
Quand vous allez voir votre médecin et qu’il vous prescrit un régime, vous ne le faites pas par plaisir de vous priver, mais bien parce que votre comportement précédent n’était pas soutenable dans la durée.
Quand Jackson, Rayworth, Parrique et les autres pensent un nouveau monde déconnecté de la consommation toujours croissante de ressources, ce n’est pas qu’ils ont envie de décroissance, c’est que l’alternative est physiquement impossible.
Accepter les limites permet de penser son activité économique dans un cadre réaliste. De prospérer dans un monde qui a réappris la contrainte et innove autour de celle-ci.
Chassez le rationnel, il revient au galop
Parce que n’en déplaise à tous ceux qui trouvent la potion amère et la marche haute à franchir, les faits sont têtus.
Lorsque d’un côté, l’OCDE chiffre à 15% de PIB mondial les potentialités de croissance de l’investissement en faveur de la stabilisation du climat et que de l’autre la Cour des Comptes évalue le coût de l’inaction climatique à 10 fois le coût de l’adaptation… On peut difficilement nier les impacts économiques déjà présents et appelés à empirer de notre époque.
Et cela, qu’on le veuille ou non. Parce que le réel nous dépasse et qu’il serait temps de s’en rappeler avant qu’il vienne frapper à nos portes.
Après tout, c’est du bon sens, non ?
Bonne semaine à toutes et tous !






