Quand le signal prix déraille…
Toutes celles et ceux qui ont un jour mené des projets business vous le diront, à la fin c’est le signal prix qui l’emporte... Vraiment ?
Toutes celles et ceux qui ont un jour mené des projets business vous le diront, à la fin c’est le signal prix qui l’emporte. On peut avoir les meilleures intentions du monde, si un produit bourré de bonnes intentions sort à un prix démesuré par rapport à sa concurrence, il va se planter.
Et ce bon sens, partagé par toutes celles et ceux qui ont à cœur de mener des projets sainement gérés n’est jamais remis en question. Après tout, les preuves empiriques sont nombreuses et rien ne permet de douter de la fiabilité de cet indicateur.
Rien… dans un monde d’abondance.
Nous vivons depuis deux semaines la première crise de l’abondance mondialisée, qui devrait nous amener à nous poser la question de la fiabilité des prix dans un monde touchant aux limites de l’abondance.
Un prix n’a jamais mesuré une rareté
Le prix d’un objet, d’un bien, d’un service… est composé de deux briques principales et d’une brique optionnelle.
La première brique est celle des ressources. La difficulté à les obtenir, les transformer, les acheminer… Bref, le travail nécessaire pour passer d’une ressource brute à une ressource valorisable.
La seconde brique est celle des compétences. La technicité nécessaire à la valorisation, la difficulté des processus, le temps mis à réaliser cette valorisation bref… encore une fois, du travail.
La troisième regroupe tous les produits agissant sur un affect humain. Que ce soit le tourisme et le plaisir de se faire servir ou le luxe et le plaisir d’affirmer son statut social ou simplement le plaisir de soutenir le travail d’un artiste que l’on apprécie.
Bref, le prix est un signal qui ne compte que du temps que d’autres humains ont passé pour nous apporter ce que nous souhaitons.
Si le prix mesurait une rareté, dirait on que la Joconde est sans prix ? Ou un œuf de Fabergé ? Évidemment, certains objecteront que l’on pourrait mettre un prix sur ces pièces uniques tant qu’il y a un acheteur et un vendeur. Mais ceux-là sont dans la troisième brique du facteur prix et sont prêts à mettre des sommes faramineuses pour leur statut personnel.
L’avantage de ce système, c’est qu’il est simple à comprendre :
Le travail c’est de l’effort présent, mis en jeu jour après jour pour créer de la richesse…
Le capital c’est de l’effort passé, mis en réserve pour amorcer de nouveaux projets ou sécuriser l’avenir…
Et dans un monde où il suffit de se baisser au bon endroit et au bon moment pour aller chercher la ressource, ce système fonctionne. Certes il provoque “quelques frictions” quand deux groupes de personnes convoitent la même ressource ou que deux groupes de personnes débattent de la primauté de l’effort présent ou de l’effort passé… mais ces difficultés ne remettent pas en cause la validité du système.
Il fonctionne… tant qu’il y a de la ressource à valoriser.
Pour reprendre la métaphore de Jancovici, le travail c’est le pêcheur, le capital c’est le bateau… mais qui compte les poissons ?
Quand le foin manque aux râteliers, les ânes se battent
L’inconvénient d’un système qui fait l’impasse sur le monde qui nous entoure, c’est qu’il nous rend aveugles aux limites de ce monde et par extension, aux nôtres.
Le blé
Quand une sécheresse centenaire déjà provoquée par le changement climatique perturbe les exportations de blé de la Russie et de l’Ukraine au tournant de 2010, tout le pourtour Méditerranéen le ressent et a faim.
Les peuples se soulèvent, les régimes vacillent et l’un d’entre eux ne se relèvera jamais. La Syrie, berceau de tant de groupes mortellement fanatiques par la suite.
En Europe on saluera cet élan des peuples à plus de liberté en oubliant un peu vite que tout a commencé par un jeune homme désespéré de ne pas pouvoir nourrir sa famille et s’immolant en plein marché en Tunisie.
Le pétrole
Quand la ressource reine de notre monde commence à vaciller, on commencera par aller la chercher sous toutes ses formes, même les plus destructrices et les moins pratiques.
On en fera une industrie qui en 20 ans n’a jamais généré de profit au-delà du refinancement de sa dette, qui consacre 95% de ses investissements à maintenir un niveau de production nominal malgré l’épuisement de ses champs en activité.
Enfin, on poussera à l’élection aux Etats Unis d’un dangereux mythomane qui passe d’un “Drill baby, drill” inefficace à une série de coups impérialistes pour essayer de tordre le bras à son pays rival tout en sécurisant ses propres approvisionnements…
Et pourquoi en venir aux mains pour une ressource dont tout le monde dépend encore au quotidien ? Parce que malgré les discours alarmistes des uns et soporifiques des autres, on en trouve de moins en moins :
Et on pourrait tourner le problème dans tous les sens et espérer des révolutions technologiques qui passeraient la patate chaude aux suivants que le constat resterait le même : nous consommons le pétrole des millions de fois plus vite que le monde n’est capable de le produire.
Passons nous du pétrole ? En plus, ce sera bon pour l’environnement ? Oui.
Mais on déplacerait le problème au cuivre, aux terres rares, au phosphate…
Pour des raisons un peu différentes certes.
Le premier fait face à une crise de la production face à un monde de plus en plus demandeur,
le second à un modèle extrêmement polluant que l’on préfère laisser à des territoires loin de chez nous quitte à se rendre dépendants des pays producteurs
et le dernier à une répartition très inégale des gisements pour un produit indispensable à l’agriculture mondiale (le phosphate est la base d’une majorité des engrais)
Par exemple, visualisation des découvertes de nouveaux gisements de cuivre sur le dernier siècle :
Mêmes symptômes; mêmes conséquences : en ne considérant que le signal prix pour évaluer la valeur d’une ressource de moins en moins disponible, on favorise un environnement de tensions croissantes pour le contrôle de ces ressources.
Tensions qui ne peuvent être résolues autrement que par la défaite d’un camp pour assurer la subsistance très temporaire de l’autre. En effet, la possession de toutes les ressources de la planète par le “camp du bien” (quelle que soit votre définition personnelle de cette expression) ne change ni le volume disponible ni la capacité à faire durer la disponibilité de cette ressource.
Alors, on continue d’être des ânes et de se battre pour un foin qui se raréfie ou on se décide à compter autrement avant que le plus fort d’entre nous ne devienne le roi du cimetière ?
L’inverse de l’économie soutenable, ce n’est pas l’économie compétitive… C’est l’économie insoutenable.
Bref, tous ces exemples pour arriver à cette conclusion : utiliser le signal prix pour toute ressource non renouvelable mène en macro à des impasses et des tensions insolubles quand la ressource vient à manquer.
Et en micro ce réflexe mène à une myopie sur la durabilité des processus dont dépendent les entreprises.
Pour paraphraser une fois de plus Jancovici : l’énergie représente quelques pourcents des coûts d’une immense majorité des entreprises. Pourtant sans elle, aucune activité n’est possible.
C’est donc bien que le signal prix n’est ni une mesure de rareté, ni une mesure de disponibilité. C’est bien une mesure de l’effort fourni pour arriver à un résultat. Qu’il soit présent ou passé.
Refuser de considérer ces éléments de durabilité et accorder la primauté unique à la valeur monétaire ou financière d’une action ou d’un produit, c’est se condamner à l’aveuglement quand une ressource vient à manquer de façon temporaire ou structurelle.
Cui bono ?
Une fois passée ce long réquisitoire contre le signal prix (ou son pendant sociétal le “pouvoir d’achat”) vient le moment de se demander à qui est-ce que tout ceci profite -cui bono- ? Comme ça, chères lectrices et chers lecteurs vous pourrez au moins briller au prochain dîner en sortant une nouvelle citation latine !
Malheureusement la réponse simple n’est pas satisfaisante puisqu’elle pourrait se résumer à “chacun d’entre nous à proportion infinitésimale” et la réponse complexe impliquerait de revenir sur des notions…
D’économie :
De politique :
De psychologie :
Bref, quand on remet en question les fondements de la plupart de nos systèmes individuels et collectifs, il faut s’attendre à ce que cela ait quelques implications.
La robustesse comme promesse de développement
Dans l’intervalle, une notion devrait commencer à monter doucement dans les priorités de celles et ceux qui pilotent des projets : la désensibilisation au risque.
Cette notion, utilisée à l’origine dans le monde de la finance implique de chiffrer son exposition à divers risques mesurés en coût / chances de se produire et de choisir un degré d’exposition au-delà duquel des mesures préventives ou correctives doivent être prises.
Cependant, dans un article disant tout le mal possible sur le signal prix, se borner à chiffrer le risque financier serait un non sens. C’est la raison pour laquelle les stratégies de développement doivent dès à présent intégrer tous les aspects de la durabilité physique à leur panel d’outils de gouvernance.
Parce que s’assurer d’avoir le fournisseur le plus compétitif ne dit rien de la disponibilité de la ressource et s’assurer d’avoir un produit éco-conçu et respectueux de la planète ne dit rien de son market-fit. L’économie n’existe pas en dehors du monde et les deux doivent être pris en compte en même temps, avec la même importance.
Ou dit autrement, utilisez Archimède :
Dans un monde où les hypothèses d’hier mènent aux guerres d’aujourd’hui, la meilleure façon de retrouver une mesure de contrôle sur sa trajectoire est de revenir au réel.
Et ça, c’est l’ambition et la promesse portée par le projet Archimède.
Aujourd’hui une méthode, demain une plateforme, après-demain…
Bonne semaine à toutes et tous !










