Sauvez la transition (écologique) !
Mangez un écolo ET un climatosceptique !
Et si le principal frein à la transition des économies et des sociétés des pays développés était… ceux qui défendent une vision sans compromis ni concessions ?
Dans le monde merveilleux des plateaux télé et des échanges sur les réseaux sociaux, la vie peut sembler simple :
D’un côté, nous avons l’écologiste forcément chevelu et un brin lyrique qui annonce des catastrophes dantesques si l’on ne fait rien mais dans le même temps ne propose aucune autre vision pour avancer que des grands concepts inapplicables au quotidien.
De l’autre, nous avons une personne professionnelle qui doit être experte en quelque chose puisqu’elle porte un costard et qui rétorque des banalités sur la “vraie” vie des “vrais” gens comme si la raison de la majorité n’était pas un sophisme aussi vieux que la civilisation.
Bref, nous avons les pros et les antis. Chacun parle à sa propre audience qui d’ailleurs jugera l’échange uniquement en des termes guerriers et chacun retournera dans sa bulle de filtre en se demandant pourquoi est-ce que le monde ne va pas dans un sens qui semble pourtant si évident.
Probablement parce que la “vraie vie” est plus compliquée que des slogans à l’emporte pièce ?
Malheureusement, nos esprits sur-sollicités par l’omniprésence de la communication nous fait tendre à une préférence vers le simple, le facile à expliquer, et plus généralement le “bon sens” qui veut tout et -surtout- rien dire.
S’il y avait une solution simple, on l’aurait déjà trouvée
S’il y a bien un point commun aux discours pro et anti transition, c’est qu’aucun des deux ne propose de voie de progression simple, sans efforts et sans douleurs.
Du côté des “anti”, on nous explique que “la technologie” nous sauvera comme une nouvelle providence à laquelle il faudrait se soumettre pour ne pas regarder notre propre impuissance en face. Et surtout pour éviter d’avoir à détailler pourquoi et comment à l’heure où des premiers acteurs privés s’achètent des centrales nucléaires pour alimenter leur appétit d’IA parce que vous comprenez “On n’atteindra jamais les objectifs climatiques dans tous les cas” selon l’ancien patron de ce même acteur privé.
Et ça, c’est sans compter sur ceux qui considèrent simplement qu’on y peut rien et que voulez vous c’est triste mais on ne va quand même pas s’empêcher de vivre pour si peu.
Du côté des “pros”, on nous parle de consommation responsable mais hors de portée du budget d’une bonne part de la population Française. D’éthique et de traçabilité alors même que l’on refuse d’exploiter les richesses de notre sous-sol et on préfère acheter des produits nécessitant des terres rares à un pays peu connu pour son zèle environnemental.
Et ça, c’est sans compter sur ceux qui considèrent simplement que c’est foutu et qu’il faut se préparer à un grand chambardement systémique sans retour.
Alors quoi, nous sommes tous hypocrites face à la transition et nous n’arrivons pas à articuler un discours simple d’un côté comme de l’autre ?
Malheureusement,
en partie,
oui.
Remettre le monde au milieu du village
Pour commencer à remettre de l’ordre dans cette conversation, il faut commencer par s’accorder sur quelques faits qui ne sont pas de notre ressort et sur lesquels nous n’avons pas prise.
Les ressources dont nous nous servons dans notre vie de tous les jours sont en quantité limitée. Bien qu’en tout premier lieu ce sujet concerne le pétrole (sans qui aucune mondialisation ni aucune mécanisation d’ampleur ne peut exister), il vaut pour toutes les ressources naturelles sans lequel aucune activité économique ne peut exister. Essayez de demander à un adepte de la “digitalisation de l’économie” de faire sans le cobalt et le lithium qui alimentent son ordinateur, vous verrez que la notion de “dématérialisation” ne tient pas longtemps. Comme on dit dans le monde de l’informatique “le cloud, ce n’est que l’ordinateur de quelqu’un d’autre”
Nos modèles économiques sont absolument aveugles au point n°1. Ce qui explique probablement le dialogue de sourds dès que l’on entre sur le terrain économique de la transition. Avec d’un côté de la table des personnes qui raisonnent en termes de performance économique selon des hypothèses où il suffit d’injecter du capital pour créer de la valeur. Et de l’autre ceux qui constatent que le système est bancal mais ne proposent pour autant pas de le remettre en question, parce que…
Nos modèles sociaux sont asservis à notre modèle économique. Déjà que les débats politiques sont tendus alors que toutes les parties en présence sont d’accord pour continuer à faire de la croissance, imaginez vous ce qui se passerait si on était vraiment sérieux que la durabilité de notre système et que l’on se mettait à fiscaliser les externalités environnementales et d’ailleurs…
Dans un contexte compétitif, le “mieux” disant immédiat est toujours gagnant sur la pondération de long terme. Et cela se vérifie dans le monde politique où les intentions de votes sont intimement liées aux bénéfices immédiats perçus par tel ou tel segment de l’électorat. Et également dans le monde économique où les personnes qui arbitrent l’éthique et la conscience environnementale par rapport à la rationalité économique sont en majorité non concernés par la précarité économique. D’ailleurs, dans le monde économique, le cas où un acteur choisit de renoncer à un avantage immédiat pour un gain potentiel futur est souvent une cause de disparition de cet acteur. C’est l’hypothèse de la Reine Rouge.
Une fois que l’on s’est mis d’accord sur ces points, la pertinence de la pensée climatosceptique tombe puisqu’elle contrevient aux deux premiers points : penser que les même ressorts de consommation de ressources vont nous sortir d’une ornière où nous ont mis… des consommations de ressources tient du fantasme.
De la même façon, que l’humanité soit à l’origine ou non de l’écrasante majorité de la dérive climatique en cours est un non sujet. Quelle que soit la responsabilité d’une personne, d’un groupe social, d’un peuple dans le changement climatique, les conséquences ne feront pas la différence.
Mais peut-être plus surprenant, la pensée écologique ne tient pas non plus : car s’il faut changer de trajectoire, cela ne peut pas se faire au détriment d’autres peuples à qui nous délèguerions les pollutions inhérentes à notre transition ou selon un modèle qui laisserait tout une partie du corps social sur le bord du chemin.
En tout cas, pas en promettant de conserver tout le confort de la société de consommation carbonée pour tout le monde.
Sauve qui peut, édition 2025
Dans un monde qui se rend compte de façon de plus en plus claire que la fête est finie et que les ressources vont redevenir un enjeu de domination brutale et directe, ce qui se passe en ces premiers mois de 2025 est assez limpide. Il y a trois camps :
Les producteurs de pétrole et de gaz, qui ont pour intérêt immédiat de faire tenir le status quo le plus longtemps possible coûte que coûte. Dans ce camp on retrouve les Etats Unis, premier producteur mondial, la Russie troisième, et les futures négociations sur l’avenir de l’Ukraine se dérouleront… En Arabie Saoudite. Le second.
Les producteurs de dérivés de terres rares, ou plutôt “le” producteur puisque la Chine est largement en tête dans le monde sur le sujet. Et a largement assumé sa position dominante en interdisant l’export de certains minéraux aux Etats Unis fin 2024 après avoir interdit la diffusion de certaines technologies de traitement de ces matériaux un an plus tôt. Si les Etats Unis de Trump essaient par tous les moyens de mettre la main sur des gisements de terres rares, c’est pour ne pas se faire distancer sur ce terrain là, qui contrairement aux énergies fossiles n’est pas en voie de tarissement prochain.
Ceux qui n’ont ni l’un ni l’autre en grande quantité, au premier rang desquels l’Europe. Nous sommes le continent qui a épuisé ses ressources en premier, en a tiré une immense puissance militaire et économique pendant deux siècles jusqu’à ce que nous arrivions en ce début de XXIème siècle sans industrie (vu que les ressources sont ailleurs), sans énergie (vu que nous avons tout consommé plus tôt), sans technologie joker qui nous permettrait d’avoir une voie de sortie évidente à cette impasse.
Le paradoxe de la transition écologique à la Française en particulier et à l’Européenne en général est que nous n’avons aucune raison d’intérêt immédiat à prendre du retard sur le sujet et devrions être moteurs non pas en raison de nos belles valeurs morales et notre envie irrépressible de sauver le monde non.
Simplement parce que c’est le choix le plus logique en fonction des atouts que nous avons encore : une puissance financière sans égal (l’UE est le premier marché mondial), une population beaucoup plus qualifiée que la moyenne mondiale, et un climat encore assez stable pour nous donner le temps de penser une transition sans avoir un ouragan ou une tornade qui viennent tout ruiner dès qu’on tourne le dos.
L’alternative, c’est d’espérer négocier les miettes que voudront bien nous laisser les administrations Russes et Américaines d’un côté, ou Chinoises de l’autre.
On commence quand (et comment) ?
“Le meilleur moment pour planter un arbre c’était il y a 20 ans.
Le deuxième meilleur moment, c’est tout de suite”
Pour le quand, dans la mesure où l’on peut être raisonnablement certains que la situation ne va pas brusquement s’améliorer, c’est le plus tôt possible. De façon mesurée et calculée pour garder en tête notre point 4 et l’hypothèse de la Reine Rouge, mais le plus tôt possible.
Pour le comment, si l’on est d’accord pour dire que le système de pensée selon lequel nous opérons est obsolète, il en faut un nouveau. Ca tombe bien, des travaux existent permettant de se positionner sur des modèles de production et de prospérité en accord avec les limites physiques du monde.
Savoir combien l’on émet de carbone avec un Bilan Carbone
Savoir comment se positionner dans un monde de limites planétaires avec un modèle de développement de donut
Impliquer ses parties prenantes et son écosystème avec l’un des nombreux ateliers créés pour sensibiliser le public à ces sujets
Mais tout cela suppose de mettre de côté ses envies personnelles et accepter qu’il va falloir faire des compromis sur le confort si l’on veut préserver l’essentiel.
Autrement dit, dépasser les discours militants simplistes des deux bords qui font tous deux l’impasse sur des réalités qui nous dépassent.
Il est grand temps de s’y mettre.


