There is no alternative ?
La France vient de vivre sa première campagne (sérieuse, les régionales ça ne compte pour personne !) au temps des réseaux sociaux. A…
La France vient de vivre sa première campagne (sérieuse, les régionales ça ne compte pour personne !) au temps des réseaux sociaux. A l’heure où j’écris ces lignes, nous sommes appelés à voter demain et un premier bilan de la lorgnette des réseaux sociaux est à faire.
Certains observateurs de la maturité numérique de nos sociétés ont comparé la période actuelle avec une crise d’adolescence à l’échelle des peuples. Les réseaux sociaux ont donné la parole à tout le monde et nous avons eu le choix de prendre celle-ci pour en faire un moment d’échange et de prise de recul sur l’état du pays et de la direction dans laquelle nous voulions aller, ou de s’en servir comme porte-voix pour reproduire les beuglements des campagnes précédentes et la réduction de l’adversaire à ses caricatures les plus pathétiques.
A ce stade, force est de constater quelques petites choses :
En fait de maturité, on patauge encore largement…
Oui, je suis un incorrigible naïf. Oui, je pensais que la prise de parole du peuple du web pourrait faire éclore des discussions, des idées neuves et rendre un peu de cette souveraineté “du peuple” que l’on ne ressent jamais si l’on ne se déplace qu’une fois tous les deux ou trois ans mettre un bout de papier dans la boite. Il y a bien eu des initiatives rafraîchissantes qui pourraient bien décoller dans les années à venir et il faut bien avouer que l’omniprésence de YouTube a permis cette année de proposer une offre de contenus totalement exhaustive à quiconque voulait y consacrer quelques heures.
Mais mis à part ces quelques signes encourageants, il faut bien avouer que les réseaux ont surtout été utilisés comme porte-voix militants, refusant la discussion critique et alliant très naturellement le pire de la politique et le pire des réseaux sociaux. Qui se ressemble…
Des boules puantes 2.0 sous la forme de création de fausses rumeurs. Rien de neuf, sauf qu’au lieu de passer par des journalistes complaisants, maintenant il suffit d’un blog et d’une liste de diffusion efficace
Du dénigrement de masse lorsqu’un candidat bénéficie d’une communauté active, pour le moment nous ne sommes pas (encore) dans la menace de mort systématique qui devient la règle aux Etats Unis dans les discussions mais le dérapage n’est jamais très loin
Ou dans la grande tradition du web : un bon vieux spam des familles pour colporter les fausses rumeurs mentionnées plus haut
Plus insidieux, la systématisation des manipulations de tendance avec des groupes militants influençant en masse les algorithmes de suggestion de certaines plateformes pour faire apparaître en recommandations des vidéos de leur candidat ou dénigrant les autres quelque soit ce que l’on souhaite regarder par ailleurs.
Rien de nouveau sous le soleil de la politique et rien de nouveau sur les réseaux sociaux. L’enjeu est ailleurs : l’enjeu est dans la phase d’apprentissage des électeurs pour se prémunir des tactiques militantes plus ou moins bien intentionnées sur les réseaux sociaux.
Parce que si l’on a plus ou moins appris à déceler la langue de bois et à soupirer face aux pirouettes de la communication politique, l’omniprésence des réseaux sociaux dans la vie politique est encore une nouveauté, avec son lot de promesses et son lot de risques.
Après les épisodes Brexit & Trump, au moins on est au clair sur la partie “risques” de la situation. Ou en tout cas on devrait l’être.
Egalité du temps de quoi…?
La partie la plus problématique de la séquence que l’on vient de vivre vient probablement de ce qui se voit le moins : les manipulations de tendances.
Les internautes ont été nourris pendant des années à la suggestion et à la recommandation et quiconque n’a pas perdu une après midi sur YouTube en passant d’une vidéo à l’autre a quelques années de retard dans son expérience du net !
Malheureusement, les moteurs de suggestions et de recommandations sont tous nourris au même carburant : le like (ou toutes ses variantes selon les plateformes). Donc une communauté organisée et motivée pourrait tout à fait pousser les contenus qui lui sont favorables en passant des consignes de “like” (ou de retweet, ou de pouce bleu…) dès qu’un tel contenu apparaît.
Créant de ce fait une distorsion artificielle dans les moteurs de suggestions de contenus à même d’influencer les internautes non avertis. Après tout, si le “spam” que l’on conspue à longueur de boites de réception continue d’exister, c’est bien que la répétition inlassable du même message produit un effet d’influence…
Bulles sociales & tunnels d’attention
La victoire de Trump aux Etats Unis a vu l’émergence d’un nouveau concept : le “tunnel d’attention” qui est une conséquence directe des moteurs de suggestions évoqués juste avant. Les résultats des élections ont été un choc pour toute une partie de la population qui avait passé l’intégralité de sa campagne à voir passer dans ses fils de contenus de l’information positive ou coïncidant avec ses propres valeurs : ces gens s’étaient enfermés dans un tunnel d’attention où les seuls contenus qui leur étaient proposés par les plateformes étaient en accord avec leurs idées politiques (ou celles de leurs amis).
Facebook, nommément mis en accusation, s’est (maladroitement) défendu en accusant ses utilisateurs de n’avoir que des amis pensant comme eux, la fameuse “bulle sociale”.
Des progrès ont été faits puisque tant Facebook que YouTube ont proposé ces derniers jours des contenus résumant les vues de tous les candidats. Ce n’est probablement pas suffisant, mais c’est un début. Et après tout, l’internaute pointilleux pourrait légitimement se dire qu’un réseau social n’est pas là pour structurer la pensée politique d’un électeur et que sans autorité journalistique tierce pour contrôler l’exactitude et la mesure du propos émis, chacun se sert de ces outils à ses risques et périls…
Y a encore du boulot !
Cette première campagne présidentielle où les réseaux sociaux ont été intégrés par la sphère politique comme instrument de communication laisse un goût doux amer.
Côté positif, les internautes sont partie prenante de la campagne :
La logique verticale de la communication politique a été un peu bousculée et les médias ont eu fort à faire à suivre non seulement les communication qui leur étaient destinées mais également les égarements réseaux sociaux des candidats : pour la première fois, il a été possible de suivre l’intégralité de la campagne à un rythme choisi par l’internaute en ayant accès à tout, tout le temps. Et indéniablement c’est un progrès
De la même façon, les formats ont évolué pour s’adapter aux changements de modes de communication (qui se serait attendu il y a encore 5 ans à entendre un politique de premier plan appeler son audience “les gens” ou à en avoir deux autres aller commettre des story sur Snapchat ?)
Côté négatif, la maturité du sujet n’est pas acquise :
Les plateformes de réseaux sociaux sont devenues des parties prenantes de la vie démocratique des pays développés. En tant que telles, elles ne peuvent pas se réfugier dans une neutralité basée sur des algorithmes de recommandation qui sont trop facilement manipulables, au risque de se voir taxer à chaque élection de poubelle argumentaire et de recueil de militantisme obtus
Les internautes de leur côté doivent apprendre à discerner les manipulations de l’opinion en ligne comme ils ont appris avec le temps à déceler la langue de bois. Les campagnes de spam et autres fake news doivent être dénoncées comme telles et les camps qui s’en servent clairement nommés
Sinon, l’alternative c’est prendre le risque de voir les réseaux sociaux se transformer en dépotoirs à chaque élection et jouer l’avenir des démocraties sur la capacité d’un camp à manipuler des outils que le grand public considère encore trop souvent comme neutre.
Pour une fois, je préfère me dire que “there is no alternative” est une incitation à éduquer le grand public et à moraliser les plateformes. Y a du boulot, mais le jeu en vaut la chandelle !


