Trump, le Brexit, ou la crise d’adolescence des démocraties connectées…
Alors que se calment à peine les sirènes post Brexit qui nous annonçaient, incrédules, que l’Europe ne serait plus jamais la même. Voilà…
Alors que se calment à peine les sirènes post Brexit qui nous annonçaient, incrédules, que l’Europe ne serait plus jamais la même. Voilà leurs consœurs d’outre Atlantique qui commencent à nous mettre en garde sur la possibilité d’un chambardement semblable à la prochaine présidentielle Américaine.
Bon, par contre si vous espériez un billet qui parle de Trump lui même désolé, il y a d’autres gens qui font ça bien mieux que moi, et même si je vais en citer plus bas ce n’est pas mon sujet d’aujourd’hui. Mon sujet d’aujourd’hui est de tenter de comprendre comment on en est arrivé là et plus important, comment on en sort. Bref, une fois n’est pas coutume, je vais vous parler de réseaux sociaux !
S’il y a une chose que savent tous ceux qui travaillent sur les réseaux sociaux, c’est bien qu’Internet est peuplé d’environ autant de gens bien que de sales types. Et comme les uns et les autres ont tout autant tendance à l’ouvrir pour tout et n’importe quoi, l’ensemble donne un joyeux foutoir dans lequel il est illusoire d’espérer exercer une forme de contrôle durable.
Mais… mais si vous leur donnez la parole, rendez vous compte, ils vont la PRENDRE !
C’est sur ces mots qu’a commencé il y a quelques années une réunion avec celui qui est devenu client puis ami et qui constatait, effaré, que les clients de sa société étaient passé de petits segments bien sages dans les tableaux de bord de suivi des ventes à joyeux foutoir qui avait des dizaines d’idées par jour, des centaines de suggestions et pire que tout… qui attendaient une réponse.
Chacun.
Et vite avec ça !
La seule erreur finalement dans ce discours, était une erreur de conjugaison. Il ne s’agissait pas de savoir si on allait “leur donner la parole” mais de savoir si on allait “se rendre compte qu’ils l’avaient prise”.
Sept ans plus tard, l’équipe médias sociaux de ce client se porte bien, et malgré des débuts houleux, sa réputation a fini par se rétablir et repartir sur des bases saines, assez transparentes, et durables.
Pourquoi je vous raconte ça en parlant du Brexit et de Trump ? Mais parce qu’on assiste simplement à la même prise de contrôle par les masses qui a eu lieu dans la sphère commerciale il y a quelques années.
Gutenberg a appris à l’humanité à lire. Internet lui apprend à écrire.
Je ne sais pas où j’ai pêché cette citation (ne demandez pas à Google, la seule autre occurrence vient aussi de moi :) ), mais elle me revient en tête dès qu’un nouveau domaine de nos vies est investi par les foules impétueuses et iconoclastes des Internets.
Comme l’a écrit Thomas Jamet dans Ren@issance Mythologique, l’humanité n’a jamais connu une telle époque de liberté et d’absence de contraintes. Il ne faut pas réfléchir bien longtemps pour se rendre compte que lorsque l’on décrit aussi fidèlement le début de l’adolescence, la crise n’est pas très loin.
Et c’est exactement ce que nous sommes en train de vivre à l’échelle politique.
Allons, on vaut mieux que des adolescents quand même…
Individuellement oui. Mais en groupe ?
Quand le réseau social permet l’émergence et le partage de messages caricaturaux, simplifiés jusqu’à en devenir mensongers ?
Quand les débats se cristallisent jusqu’à en arriver à des lâchers de hashtags d’un côté comme de l’autre (#HollandeDemission, ça ne parle à personne ?)
Quand mois après mois cette ambiance délétère et hystérisée du débat public subit en plus les assauts des médias qui veulent leur part du gateau buzzesque ?
Et enfin, dernier signe d’un revirement majeur, des responsables politiques qui se mettent à considérer des ressentis et des impressions comme autant d’argument politiques valables ? (Certains, dans un élan d’euphémisme parlent de “Post Factual Democracy” … Sûrement pour ne pas parler de mensonges éhontés !)
D’ailleurs, toujours sur ce dernier point, quelle est la partie de la population habituée à considérer ses ressentis comme absolus et incontestables ?
Et allez, encore un qui blâme Internet…
Pas du tout !
Internet est un média, un vecteur de pensée, un tuyau si l’on veut. Blâmer Internet pour les messages qu’il véhicule serait à peu près aussi pertinent que jeter sa télévision par la fenêtre quand on aime pas un film… (Même si, parmi nos élites, certains trouvent commode de charger la mule de cet Internet qu’ils n’ont décidément pas compris)
Il serait également commode de blâmer “les gens” sans chercher à réfléchir… D’ailleurs, il suffit d’aller sur Twitter suivre le tag #LesGens pour avoir aussitôt une sélection de mépris du plus bel effet. “Les gens” réagissent à leur environnement et se mettent à chercher des coupables lorsqu’on ne leur propose plus de solutions.
Parmi les articles qui m’ont poussé à écrire celui-ci, se trouve celui de Mark Manson “is it just me, or is the world going crazy ?” où il dit en substance que pour ne pas devenir fou, il vaut mieux se tenir loin des réseaux et de leur déversement d’opinions tranchées et simplifiées. Faute de quoi, nous risquerions d’être à notre tour entraînés dans cette spirale nous amenant à y laisser notre liberté.
Il n’y a que moi qui trouve étrange de vouloir préserver sa liberté en se privant de l’outil de liberté d’expression le plus abouti que l’humanité ait créé ?
D’autres, parmi lesquels Michael Moore, en sont déjà à énumérer les cinq raisons pour lesquelles Trump va remporter l’élection Américaine. Il flotte sur ce message un parfum de défaite. Selon l’idée que les populistes ont un message plus simple à transmettre, donc plus simple à répandre.
Donc le glissement vers le populisme et la simplification à outrance ne serait qu’un signe des temps (qui foutent le camp, c’est bien connu) contre lequel on ne peut rien parce que les idiots (selon ses mots, pas les miens) sont plus nombreux et plus motivés que les autres ?
Il manque encore un élément pour bien comprendre ce qui nous arrive…
Et cet élément ne se trouve pas dans une analyse des dernières années, mais d’une période beaucoup plus longue.
Quand Sapiens perd les pédales
Yuval Noah Harari, dans son superbe bouquin “Sapiens, une brève histoire de l’humanité” avance une théorie selon laquelle la caractéristique fondamentale de l’humanité est la coopération. Examinant l’histoire sous cet angle, il retrace l’histoire de notre arrivée au sommet de la chaîne alimentaire, puis notre conquête du monde par cette capacité à faire coopérer des groupes de plus en plus étendus via la création d’ordres imaginaires ou de “réalités intersubjective” au rang desquels il classe en vrac la monnaie, les religions, et les idéologies politiques.
Le corollaire de cette caractéristique étant que lorsque plusieurs réalités intersubjectives se rencontre ça ne se passe pas bien (nous restons des primates)
Rien n’est dit en revanche sur le cas où une absence de réalité intersubjective laisserait les humains courir comme des poulets sans tête ou lorsqu’ils s’en cherchent une, lassés par la réalité intersubjective dominante.
C’est là que nous revenons aux réseaux sociaux. Que sont-ils ? Fondamentalement ?
Que sont-ils si ce n’est un moyen de rester connecté aux gens qui nous ressemblent ? Autrement dit dans la perspective d’Hariri, un moyen de multiplier les réalités intersubjectives auxquelles on dit appartenir pour se sentir individu.
Vous le sentez venir le problème ?
Alors voici la chute : que se passe-t-il lorsqu’une partie de la population ne croit plus en l’idéologie dominante et qu’en même temps elle a la possibilité d’en créer de nouvelles ? Alternatives et échappant à la fois à tout contrôle et à toute tentative de raisonnement ?
A l’échelle d’un foyer, ça donne le petit dernier qui décide subitement de devenir <insérez ici la mode “rebelle” du moment> et de faire tourner sa famille en bourrique.
A l’échelle du monde, ça donne le Brexit, ça donne Donald Trump, ça donnera l’an prochain une fameuse boucherie aux présidentielles Françaises. Et ça donne des millions d’internautes en pleine crise d’adolescence.
Donc il n’y a rien à faire ?
Si vous cherchez une réponse en forme de coup de baguette magique, non.
On pourrait interdire Internet / limiter la liberté d’expression : comme dit le comique “Y en a qu’ont essayé…” Si une solution ne fonctionne pas dans les régimes autoritaires mondiaux, n’essayez même pas en démocratie, ça ne se passera pas bien.
On pourrait ostraciser ces gens le temps qu’ils se calment : en France, on a essayé ça avec notre extrême droite pendant un quart de siècle avec comme seul résultat notable de nourrir leur discours de rejet des élites.
On pourrait faire jouer la responsabilité des réseaux qui permettent ce genre d’échanges : voir “ostraciser”, mais là, à une échelle industrielle.
Donc on fait quoi ?
On accélère l’arrivée de nouvelles élites : si un Obama ou un Trudeau y arrivent, il n’y a pas de raisons que de ce côté de l’Atlantique on en soit incapables.
On met des mots sur les histoires qui nous rassemblent : facile à dire pas vrai ? Nous avons vécu un gros quart de siècle après la chute du mur de Berlin en pensant que l’histoire était finie. Et qu’en conséquence il n’y avait pas de raisons de penser l’après. On se retrouve en 2016 avec des idées politiques datées, qui ne correspondent plus ni au monde ni aux nouveaux citoyens… Et cette absence pèse plus que tout.
On explique à ceux qui ont sombré dans le populisme qu’ils font fausse route. Et que ce n’est pas parce qu’ils peuvent mettre un coup de pied dans la fourmilière que nécessairement ils devraient.
De toutes façons, on est en plein dans la crise d’adolescence de peuples qui découvrent qu’ils ont un pouvoir immense et ne savent pas qu’en faire. Donc la situation ne s’améliorera pas d’ici demain matin.
Mais si l’on met des mots sur le problème, on commence déjà à le régler.
Sources :
(Livre) Thomas Jamet, Ren@issance Mythologique
(Livre) Yuval Noah Harari, “Sapiens, une brève histoire de l’humanité”
(Blog) Projet Arcadie, Internet, ce bouc-émissaire bien commode pour cacher les errances des politiques
(Blog) Mark Manson, Is It Just Me Or The World Is Going Crazy ?
(Blog) Michael Moore, Cinq raisons pour lesquelles Trump va gagner
(Media) Quartz, In the post-factual democracy, politicians win by getting feelings right and facts wrong




