Trump ou l’agonie de la toute puissance
Derrière les outrances, les gesticulations et le déni systématique de la réalité, il y a aux Etats-Unis une stratégie délibérée de maintenir leur pouvoir envers et contre le réel, quoiqu’il en coûte.
Quand la première puissance mondiale pompe son dernier baril
“Nous avons probablement atteint le pic de la production de pétrole de schiste aux États-Unis.”
Travis Stice, PDG de Diamondback Energy, mai 2025
Cette phrase, prononcée par l’un des plus grands producteurs de pétrole américains, résume à elle seule l’état d’esprit qui anime aujourd’hui l’administration Trump. En effet, derrière le discours triomphaliste du “drill, baby, drill” se cache une réalité que les chiffres officiels masquent de moins en moins bien : les États-Unis sont en train d’atteindre leur maximum de production pétrolière, et ils le savent.
Ce constat ne vient pas de l’esprit forcément suspect d’un militant écolo, non… mais d’une projection de l’Energy Information Administration (EIA).
L’agence gouvernementale américaine prévoit que la production de pétrole brut des États-Unis, après avoir atteint un record historique de 13,6 millions de barils par jour (Mb/j) en 2025, diminuera pour la première fois depuis 2021, passant à 13,3 Mb/j en 2027 (1). Une baisse de 2 % qui pourrait sembler anodine, mais qui marque la fin d’une époque : celle de la croissance ininterrompue du schiste américain. Le sursis post 2008 vit donc bien ses dernières années, au mieux.
“Nous prévoyons que la production de pétrole brut des États-Unis passera d’un record de 13,5 Mb/j au deuxième trimestre 2025 à environ 13,3 Mb/j d’ici le quatrième trimestre 2026, en raison de la diminution des plates-formes de forage actives et de la baisse des prix du pétrole.” (2)
Le miroir aux alouettes des réserves “prouvées”
Mais alors, que valent les célèbres réserves américaines dont l’administration Trump se targue si volontiers ? La réponse est plus complexe et évidemment moins rassurante qu’il n’y paraît
Selon les données les plus récentes, les États-Unis détiendraient entre 46 et 84 milliards de barils de réserves prouvées (3). Déjà, passons sur l’incertitude affichée qui dans tout autre domaine ferait hurler n’importe quel analyste… Les Etats-Unis sont dans ce domaine les seuls à faire vérifier “de façon indépendante” (par leurs propres services) les annonces des producteurs de pétrole. On fait avec ce que l’on a.
Un chiffre qui, comparé aux 267 milliards de barils de l’Arabie Saoudite ou aux 303 milliards du Venezuela, place les États-Unis loin derrière les vrais géants (3).
Comme le souligne une analyse récente, “les États-Unis sont en train de gagner la bataille de la production quotidienne, mais restent un poids moyen dans l’arène mondiale de la richesse souterraine à long terme”
La confusion vient d’une manipulation sémantique : lorsque les responsables politiques américains évoquent des réserves de 264 milliards de barils, ils mélangent allègrement les réserves prouvées (ce qui est découvert et économiquement extractible) avec les ressources techniquement récupérables non découvertes (ce qui pourrait exister selon des modèles géologiques)(4)
La différence est cruciale : “Une réserve est un stock, pas un flux. Elle a encore besoin de puits, de travailleurs, de routes, de tuyaux, d’argent et de temps. Un chiffre géant sous terre ne peut pas devenir de l’essence d’ici mardi matin”
Les réserves prouvées américaines sont passées de 68,76 milliards de barils en 2020 à 83,73 milliards en 2025, selon Worldometers. Une variation que les géologues peinent à expliquer par de seules découvertes, et qui doit beaucoup aux révisions comptables et aux hypothèses de prix.
Les États-Unis pratiquent ici un fake it until you make it inversé : ils affichent des réserves qui n’existent pas pour masquer l’épuisement des vraies.
Surtout, 60 % des réserves prouvées américaines sont aujourd’hui constituées de pétrole de schiste, un pétrole dont les puits s’épuisent à une vitesse vertigineuse en plus d’être impropre à beaucoup d’usages du quotidien.
Contrairement à un puits traditionnel au Koweït qui peut produire régulièrement pendant des décennies, un puits de schiste horizontal dans le bassin Permien voit sa production chuter de 60 à 80 % dès la première année. Cette réalité crée ce que les experts appellent une “course à la Reine Rouge” : les foreurs américains doivent constamment forer de nouveaux puits juste pour maintenir la production stable. (3)(4)
Une stratégie impériale née de l’urgence
C’est dans ce contexte de plateau productif et de réserves en trompe-l’œil que s’inscrit la stratégie étrangère de l’administration Trump. Car si l’on suit le fil rouge de ses actions depuis 2017, une constante émerge : partout où les États-Unis menacent ou frappent, il y a du pétrole.
Les esprits les plus alertes me rétorqueront que ce n’est pas nouveau. Ce qui est nouveau, c’est que ce soit quasi systématique.
L’Iran : une guerre des nerfs et des marchés
Depuis le lancement des opérations militaires contre l’Iran en février 2026, l’administration Trump a multiplié les annonces contradictoires sur la conclusion imminente d’un accord de paix. Chaque annonce faisait chuter les prix du pétrole. Chaque fois, l’accord n’arrivait pas. Nous sommes à plus d’une cinquantaine de ces annonces qui correspondent admirablement bien avec l’ouverture et la fermeture des marchés boursiers Américains à chaque fois.
Vraiment, les coïncidences, c’est quelque chose !
Le 8 avril 2026, Trump annonce un cessez-le-feu avec l’Iran. Le pétrole chute de 13 %.
Le 23 mars, il évoque des “conversations très bonnes et productives” : le pétrole baisse de 11 %.
Le 29 mai, “les négociations avancent bien” : nouvelle chute de 10 %.
Le 11 juin, il déclare avoir “mis fin à la guerre avec l’Iran aujourd’hui” : effondrement de 16 % en quatre jours.
Le 3 août, une suspension des bombardements fait baisser le pétrole de 5 %.
Ce schéma répétitif a conduit l’Iran à accuser publiquement l’administration Trump d’une vaste opération de manipulation des marchés pétroliers, d’un montant estimé à 9 milliards de dollars (5). Un monde où un régime fanatique en est réduit à troller la superpuissance mondiale… Aucun scénariste sérieux ne l’avait prévu !
Les accusés ? L’émissaire spécial pour l’Iran, Steve Witkoff, et le conseiller et gendre du président, Jared Kushner. Un haut responsable iranien a même prévenu le vice-président JD Vance que ces deux hommes étaient “plus intéressés par l’exploitation de connaissances privilégiées pour profiter sur les marchés financiers que par la conclusion d’un accord” (6). Les Iraniens qui sont allés mourir sous les balles de leurs geôliers en espérant être sauvés par les Etats-Unis apprécieront.
Le département de la Justice américain enquête sur des transactions pétrolières suspectes, d’un montant de 2,6 milliards de dollars, placées juste avant les grandes annonces de Trump sur la guerre en Iran (6).
Le Groenland : le forage sans permis
Pendant ce temps, à l’autre bout du monde, une compagnie pétrolière texane liée à l’entourage de Trump, Greenland Energy, a débarqué du matériel de forage sur la côte est du Groenland sans aucune autorisation du gouvernement local.
Les autorités groenlandaises ont émis un “avertissement sévère” , soulignant qu’aucun permis n’avait été accordé (7).
La compagnie affirme que 1 000 milliards de dollars de pétrole brut pourraient se trouver sous la région de Jameson Land. L’envoyé spécial de Trump pour le Groenland a déclaré que les États-Unis pourraient exporter 2 millions de barils de pétrole par jour du territoire et ce, “dans les 10 mois”. La région ne comporte ni infrastructures de raffinage, ni infrastructures de transport, ni même de moyens de stocker ce qu’ils pourraient éventuellement trouver. Dans l’industrie pétrolière, on s’accorde à dire que la durée entre l’exploration et le début de l’exploitation industrielle est bien de 10. Mais eux comptent en années, pas en mois.
Ce n’est pas une négociation. C’est un coup de force : une compagnie privée (mais liée au président) crée un fait accompli sur le terrain, espérant que le Groenland et le Danemark céderont sous la pression américaine.
C’est la stratégie de celui qui n’a plus le temps d’attendre les procédures légales.
Certains diront que cela vaut mieux que des missiles et des porte-avions, mais enfin si c’est la façon dont les pays sont censés traiter leurs alliés, on est en droit de se dire qu’avec “des amis comme ça, on a pas besoin d’ennemis”. Charles de Gaulle en son temps avait dit que les pays n’avaient pas d’amis, simplement des intérêts. Certes. Mais même lui n’avait pas organisé le pillage systématique d’un pays étranger sous prétexte de démocratie ou par pure avidité, il s’est contenté d’en gérer les conséquences.
Et je vous passe l’Irak, le Nigeria, la Syrie, le Venezuela, le Yémen, le Canada, la Colombie, le Mexique et Oman…
Le roi est nu
Les exemples sont nombreux. Du Venezuela, où Trump a pris le contrôle des ventes de pétrole après la capture du président Maduro (8), au Panama dont le canal est une route pétrolière vitale, en passant par la Corée du Nord, utilisée comme épouvantail pour contraindre la Chine (premier importateur mondial de pétrole), partout, le pétrole est le dénominateur commun.
La stratégie de Trump est une stratégie de préemption agressive, dictée par l’urgence. Et l’urgence, quand on est la première puissance mondiale, est une forme de désespoir.
Car sans pétrole, il n’y a pas d’économie, pas d’échanges, pas de mondialisation, pas de domination. Le pétrole est le sang de l’empire américain, et ce sang commence à se tarir. Les réserves conventionnelles s’épuisent, le schiste atteint son pic, les coûts d’extraction grimpent (le seuil de rentabilité dans le Permien est de 61 à 62 dollars le baril, alors que le prix du Brent est projeté à 59 dollars en 2026).
Les États-Unis sont pris dans une course contre la montre.
C’est ce qui explique l’agressivité croissante de l’administration Trump : un acteur confiant négocie ; un acteur qui sent le temps presser menace, frappe, manipule et s’arroge le droit de forer sur les terres des autres sans même demander la permission.
La fin d’un cycle
L’histoire des empires est jalonnée de ces moments où la puissance, sentant décliner sa capacité à dominer par les moyens traditionnels, se fait plus brutale, plus imprévisible, plus désespérée. Les États-Unis en sont là : premiers producteurs mondiaux de pétrole donc superpuissance de fait, mais conscients que ce titre est précaire.
Et comme Rome à son époque, la période accouche de son Néron comme l’avait relevé avec autant de brutalité que de justesse le sénateur Claude Malhuret.
Les réserves sont surestimées, la production plafonne, les coûts augmentent. Et pendant ce temps, la Maison-Blanche multiplie les coups de force : guerres au Moyen-Orient, manipulations des marchés, forages illégaux au Groenland, pressions sur le Canada et le Mexique. Tout cela pour quoi ? Pour quelques barils de plus. Pour quelques années de répit. Pour maintenir, encore un peu, l’illusion de la toute-puissance.
“L’empire américain n’est pas mort. Il est simplement à court de carburant.”
Le contenu qui suit est une analyse prospective basée sur les dernières tendances géopolitiques, publié à titre gratuit pour que chacun puisse se faire une opinion éclairée sur la période que nous vivons.
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23h58 vit d’amour mais malheureusement pas (uniquement) d’eau fraiche.
Les 12 prochains mois nous diront si Rome brûlera
Scénario 1 : Le statu quo instable (probabilité haute)
L’hypothèse : La guerre Iran / États-Unis continue sur le mode “sur place, off, on” qui caractérise aujourd’hui le conflit. Les frappes aériennes alternent avec des pauses diplomatiques, sans qu’aucun camp ne cède sur le détroit d’Ormuz.
Ce qui se passerait :
Prix du pétrole : Le Brent oscillerait entre 80 et 100 dollars le baril, avec des pics à 124 dollars en cas de fermeture simultanée d’Ormuz et de Bab-el-Mandeb. L’EIA prévoit un WTI à 50-52 dollars en 2026-2027, mais ces prévisions sont déjà obsolètes : la “prime de guerre” a été sous-estimée.
Production américaine : Elle plafonnerait autour de 13,3 à 13,6 millions de barils par jour, avec une première baisse annuelle depuis 2021 en 2027. Le bassin Permien, qui fournit près de la moitié du brut américain, verrait sa production stagner puis décliner légèrement.
Réserves stratégiques : Les États-Unis ont déjà autorisé la libération de 172 millions de barils de leurs réserves. Dans 12 mois, ces réserves seront à des niveaux historiquement bas, et leur reconstitution prendra des années.
Économie mondiale : La croissance mondiale, déjà réduite à 2,8 % en 2026, peinerait à remonter à 3,1 % en 2027. L’inflation resterait élevée, et les banques centrales seraient prises entre la nécessité de soutenir l’activité et celle de contenir les prix.
Le piège de Trump : À chaque bifurcation, ses options se rétrécissent. Il ne peut ni gagner la guerre militairement (sans troupes au sol), ni la terminer diplomatiquement (Téhéran refuse de négocier sous pression), ni laisser les prix flamber avant les élections de mi-mandat de novembre 2026. Il est prisonnier de sa propre guerre.
Certains, à sa place, ont déjà décidé d’ouvrir de nouveaux fronts pour se générer des options. Espérons que le Groenland ne soit qu’un coup de bluff et pas la préparation d’un casus belli.
Scénario 2 : L’escalade désespérée (probabilité moyenne)
L’hypothèse : Devant l’impasse, Trump double la mise. Il envoie des troupes au sol en Iran, étend les frappes aux infrastructures pétrolières iraniennes, et tente de prendre militairement le contrôle du détroit d’Ormuz.
Ce qui se passerait :
Prix du pétrole : Le baril franchirait le seuil des 130 dollars, selon les avertissements de l’AIE. Certains analystes évoquent un pic à 140 dollars. Les prix à la pompe aux États-Unis dépasseraient 5 dollars le gallon.
Fermeture des détroits : Si les Houthis ferment Bab-el-Mandeb et que l’Iran verrouille Ormuz, 20 % du pétrole mondial serait bloqué. L’Arabie Saoudite et les Émirats auraient besoin d’au moins un an pour construire des pipelines alternatifs.
Récession mondiale : Un choc pétrolier de cette ampleur plongerait l’économie mondiale dans une récession sévère. La croissance 2027 pourrait tomber sous 1,5 %, avec des effets en cascade sur le commerce, l’emploi et la stabilité financière.
Déficit de confiance : Les marchés ne croient déjà plus aux promesses de Washington. Une escalade militaire achèverait de détruire la crédibilité américaine comme garant de la sécurité énergétique mondiale.
Le piège de Trump : L’escalade est la seule option qui lui reste pour ne pas paraître faiblir. Mais elle est aussi la plus risquée : des pertes américaines importantes rendraient la guerre encore plus impopulaire, et un échec militaire scellerait définitivement la perte d’influence des États-Unis au Moyen-Orient. Si du côté de Washington on semble vouloir calmer le jeu pour toutes ces raisons, du côté de Tel Aviv en revanche pas du tout. Et comme l’Iran a lié les deux sujets…
Scénario 3 : L’effondrement de l’ordre pétrolier (probabilité : faible)
L’hypothèse : La combinaison d’une escalade militaire, d’une fermeture prolongée des détroits et d’un épuisement des réserves stratégiques provoque une crise systémique de l’approvisionnement mondial.
Ce qui se passerait :
Pénuries physiques : L’AIE a déjà qualifié la situation actuelle de “plus grande perturbation de l’histoire du marché pétrolier mondial”. Dans 12 mois, des pénuries de carburant pourraient apparaître dans les pays importateurs, y compris en Europe et en Asie.
Dollar en danger : Le système pétrodollar, l’accord implicite par lequel les exportations de pétrole sont libellées en dollars, serait fragilisé. La Chine et la Russie, déjà engagées dans des accords en yuan et en rouble, accéléreraient la dédollarisation des échanges énergétiques.
Transition accélérée : Paradoxalement, la crise pétrolière pourrait forcer une transition énergétique plus rapide que prévu. Les investissements dans les renouvelables, déjà en hausse, deviendraient une nécessité stratégique plutôt qu’un choix écologique.
Fin de l’hégémonie américaine : L’échec à garantir la sécurité des routes pétrolières, combiné à l’épuisement des réserves nationales, marquerait la fin symbolique de la suprématie énergétique américaine. Les États-Unis resteraient un producteur majeur, mais plus un garant de l’ordre mondial. Mais ça, dans un pays qui vient de dépasser son précédent record de dette datant de la seconde guerre mondiale, c’est absolument impensable.
Bref…
Dans les trois scénarios, une constante demeure : l’administration Trump a épuisé ses leviers. Elle ne peut plus :
Augmenter la production (le schiste plafonne).
Puiser dans les réserves (elles sont déjà entamées).
Faire baisser les prix par la parole (les marchés ne la croient plus).
Gagner la guerre (l’Iran tient).
Dans 12 mois, le monde sera plus cher, plus instable et plus multipolaire. La question n’est pas de savoir si l’empire américain décline, mais à quelle vitesse. Et combien de barils et de pays il brûlera en tentant de freiner sa chute.
Reste à savoir si le monde, lui, aura la lucidité de ne pas brûler avec lui. Vu l’ambiance autour des prochaines échéances électorales en France, on est au moins en droit d’être circonspects.


