Y en aura pas pour tout le monde.
De la Fin de l’Histoire à la fin de l’histoire
De la Fin de l’Histoire à la fin de l’histoire
Comment on en est arrivé là ? Comment on en arrive début 2019 à voir les premiers craquements notables des modèles sociaux, sous la pression d’un monde en tension toujours plus grande pour une croissance qu’on ne sait plus aller chercher, et pour une redistribution des richesses qui manque de plus en plus.
Ça ne date pas d’hier…
L’arnaque a commencé il y a longtemps. Jean-Baptiste Say disait à la fin du XVIIIème siècle :
« Les richesses naturelles sont inépuisables, car, sans cela, nous ne les obtiendrions pas gratuitement. Ne pouvant être ni multipliées ni épuisées, elles ne sont pas l’objet des sciences économiques »
Bien entendu, quelques troubles fêtes ont râlé dès le départ. L’un disant que la rareté des moyens de subsistance allait revenir nous mordre les mollets (Ricardo) et l’autre que cette même rareté allait carrément empêcher notre subsistance (Malthus).
Mais las, l’humanité avait plus d’un tour dans son sac et au début du XIXème siècle sont arrivés le charbon puis le pétrole qui ont permis les miracles modernes, la multiplication du niveau et de l’espérance de vie, l’assise des démocraties, l’alphabétisation… Plus tard la société de consommation, la libération sexuelle, la numérisation et la capacité de faire ses courses sans se lever de son canapé et d’être livré en moins de temps qu’il ne faut pour une bonne sieste.
Et pendant 2 siècles, on ne s’est battus “que” pour savoir comment on allait redistribuer ce gâteau grossissant d’année en année. Déjà là, les affrontements n’étaient pas tristes.
Il y a même eu un point culminant à cette envolée civilisationnelle, avec la chute d’un mur et un éminent spécialiste qui a cette occasion a proclamé “La Fin de l’Histoire”. C’était fini, un modèle avait gagné, il n’y avait plus à penser la suite, on était au bout du jeu, fermez le ban.
Sauf que l’Histoire étant décidément taquine, on avait juste clos un épisode sans avoir encore ouvert le suivant. Et comme dirait Antonio Gramsci :
Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres
2008 : première secousse
Inutile de vous refaire le film de “la plus grande crise depuis 1929”… Je fais partie d’une génération qui a grandi avec la crise, vécu avec la crise et n’a pas vraiment vu tout de suite la différence.
Bon, on allait émettre un peu (beaucoup) plus de dettes, on allait remettre la résolution du problème à plus tard, un bon coup de rein dans la machine et ça allait repartir.
Sauf que non.
Parce qu’en 2008, la mauvaise plaisanterie de Jean-Baptiste Say nous a rattrapé (d’aucuns comme Jean-Marc Jancovici pensent d’ailleurs que les deux sont liés). Et après la fin du charbon et ses grèves parfois sanglantes qui n’avaient concerné qu’une petite part de la population, cette fois-ci c’était le roi Pétrole qui se mettait à yoyotter.
Bizarrement, lorsque l’on se met à disposer de moins d’énergie alors que l’on a une population qui augmente et une croissance à faire tourner coûte que coûte… Ben on y arrive pas.
Et pourquoi ? Parce que le pétrole sert à faire rouler des camions, tourner des usines, déplacer des commerciaux et des consultants, alimenter des bateaux de pêche et des tracteurs… En un mot, à faire tourner l’économie. Tout comme les autres énergies d’ailleurs, mais le pétrole étant surtout utilisé dans les transports, il est (littéralement) le carburant d’un monde mondialisé et d’un commerce fluide.
Dès 2008, des petites voix discordantes ont commencé à poindre. Parlant d’épuisement des ressources, dénonçant sans le savoir l’arnaque de Jean-Baptiste Say. A l’époque, on ne les entendait pas dans les grands médias et on les taxait volontiers de catastrophisme ou de prédictions aberrantes (le terme de “complotiste” n’était pas encore à la mode.)
Quelques années ont passé et le climat commençant sérieusement à partir en sucette, il s’est invité dans le débat public autrement que comme béquille de bonne conscience.
Seulement voilà, il n’était plus le seul compétiteur pour nos temps de cerveaux déclinants…
2018 : la fin du monde ou la fin du mois ?
Comme toutes les grandes sorties politiques, celle-ci (manifestement de Nicolas Hulot) est à la fois un grand moment d’artisanat rhétorique et une calamité pour l’élévation du débat.
Un grand moment parce qu’il met des mots simples sur une situation complexe : comment demander à ceux qui voient depuis des années se déliter la promesse sociale d’un avenir meilleur d’en faire plus quand dans le même temps les constitutions de fortune personnelles n’ont jamais été si fulgurantes et outrancières ?
Et une calamité parce qu’à distinguer ces deux états de fait, on tend à les opposer dans une énième redite de la lutte des classes qui part d’un présupposé foireux de redistribution ad vitam æternam. Or si l’on a retenu l’arnaque du père Say, fonder une discussion politique sur de la redistribution croissante devrait être hors de propos.
Et si cette redistribution est hors de propos, comment peut-on répondre à ceux qui n’ont presque rien dans le pays où ils vivent mais sont tout de même parmi les riches du monde du simple fait du pays où ils vivent ?
On ne peut pas.
Et même si ceux qui marchent pour le climat et ceux qui marchent pour le pouvoir d’achat ont l’impression d’être des alliés… Ils ont des intérêts objectivement opposés. Autrement dit, ils sont deux forces politiques opposantes. Et en démocratie, cette situation se finit toujours par un compromis. Compromis qu’aucun des deux camps ne veut entendre.
Alors on fait quoi ? On continue d’une élection à l’autre à faire des grands discours sur la maison qui brûle tout en donnant des permis de forage à Total (là je parle de lui). Ou on continue en se faisant le chantre de l’accord de Paris tout en soutenant l’industrie des gaz bitumineux ou en donnant des autorisations pour Keystone XL ? (Respectivement lui et lui)
Donc, la fin du monde ou la fin du mois ?
En démocratie, ce sera ni l’un ni l’autre. Parce que la démocratie a été pensée pour créer des compromis entre les forces politiques opposantes. Et qu’un responsable politique démocratique doit forcément compter avec les forces politiques en présence pour gouverner (les fameux partenaires sociaux, mais pas qu’eux)… Et que par conséquent, il existe peu de phrases plus anti démocratiques que “On lâche rien” qui est le slogan de chacun de ces groupes pris un par un.
Tout est foutu quoi…
Si on attend un hiérarque bienveillant et soucieux de notre avenir oui.
Parce que les mesures politiques induites par le changement climatique sont démocratiquement indicibles. Allez demander à Novethic qui a commis une infographie détaillant par le menu ce que ça donnerait avant de prendre une volée de bois vert immédiate pour leur audace.
Ce qui est significatif dans ce moment médiatique, c’est que l’audience d’un journal ouvertement pro environnement et pro transition se fasse attaquer par son propre lectorat quand il pousse le bouchon jusqu’à donner des chiffres et des conséquences politiques… Autrement dit même la fraction la plus favorable sur ces sujets de l’opinion en est encore à ruer dans les brancards quand on lui présente la note…
Et ça, en démocratie, ça ne permet pas de bâtir un projet politique.
Sauf si le projet politique revient à se recroqueviller sur son clocher et ceux qui sont nés quelque part (Merci Georges !). On remarquera d’ailleurs que de plus en plus de dirigeants politiques se font élire non sur la promesse d’un avenir, mais sur la promesse de murs qui à défaut de faire avancer qui que ce soit, donnent l’impression de limiter la casse.
Libre à chacun de penser que c’est stupide et que ça ne peut pas fonctionner… Pour ma part, je me garderais bien de juger trop sévèrement une action faite essentiellement par désespoir. L’humanité a toujours fait d’énormes conneries par désespoir, mais ne s’est jamais gardé d’en faire quand on l’a prévenue de la débilité de ses réactions.
Et maintenant ?
Si vous êtes arrivés jusque là, soit vous êtes allés vous servir un grand verre de quelque chose de bien fort, soit vous vous dites que je suis un de ces allumés qui prédit la fin du monde.
Dans le premier cas, versez m’en un aussi :)
Dans le second, je suis d’accord avec vous : nous vivons la fin d’un monde.
Un monde dans lequel on a dépensé sans compter une ressource dont personne ne nous a dit qu’elle s’épuiserait un jour.
Un monde fondé sur la réussite matérielle puisqu’après tout la seule chose qui pouvait nous limiter était notre talent (quand on est de droite) ou notre accès aux moyens de production (quand on est de gauche).
Un monde tellement bien ficelé sur ces attentes que les dirigeants politiques et économiques, alliés dans le désir de satisfaire nos besoins d’électeurs ou de consommateurs, ont toujours remis au mandat suivant le paiement de la facture.
Un monde dont les promesses commencent à craquer pour ceux qui ne voient plus d’avenir, pour eux ou leurs enfants. Les même qui se demandent depuis des années pourquoi voter ne change jamais rien. Jancovici dirait “parce que les politiques ne comprendront jamais qu’un beau discours ne change rien aux lois de la physique”
Un monde dont on ne sortira pas de corne d’abondance, même pour une petite minorité. N’en déplaise aux transhumanistes et autres survivalistes milliardaires. L’énergie est déjà contrainte et avec elle la possibilité de créer la croissance nécessaire à l’épanouissement de ces happy few.
Un monde, enfin, où les forces politiques déjà à l’œuvre sont celles qui bâtissent des murs ou contraignent leur population. Pendant que le camp d’en face fait des marches, des pétitions et lance des alertes à grand renfort de larmes médiatiques. Après tout les fleurs dans les fusils ont bien arrêté la guerre du Vietnam à l’époque… Mais qui veut faire confiance à Trump, Bolsonaro ou Orban pour réagir aussi modérément ?
Il nous faut un autre monde
(et avant 2028 si possible !)
Les sociétés numériques ont ceci de prodigieux qu’elles ont permis de revenir à une forme sociale tribale. Chacun se sent partie prenante d’une ou plusieurs communautés et a développé le sentiment de légitimité pour s’exprimer dans ces cercles. Loin des injonctions de bienséance, de savoir à priori, ou d’ascendance sociale.
Les communautés ont permis de repenser la création de valeur, en ajoutant l’empathie et le souci du bien commun. C’est ce lien qu’il nous faut recréer si l’on veut changer notre façon de concevoir le monde et la place que nous y occupons.
Ce sont des projets comme La Bascule, les Rêveurs Bleus ou La suite du Monde qui nous montrent des voies d’évolution possibles.
Ce sont des priorités comme se rappeler ce qui nous rapproche comme ciment de ce que l’on peut bâtir tout en gardant à l’esprit ce qui nous guette
La seule certitude à ce stade, c’est que je n’ai aucune idée d’où on va, mais que si on continue comme ça, y en aura pas pour tout le monde. Y en a déjà plus pour tout le monde.
Et plus on tardera à préparer l’avenir, plus il s’imposera à nous.
Sources :
Jean-Marc Jancovici : A quand la rupture énergétique ?
Jancovici & Bihouix : Croissance & effondrement
Vincent Mignerot : Écologie, fracture sociale et violence
Clair Michalon : La diversité des hommes
Clair Michalon : De la diversité culturelle à l’État de droit



