Le meilleur des (deux) mondes ?
L'impasse de l'humanité entre un passé fantasmé et un futur funeste
Alors que passe la cinquième canicule d’un été qui a déjà explosé tous les records et que se profile doucement le retour de la rentrée et du brouhaha constant, permettez moi de clore cette séquence estivale avec une perspective plus anthropologique que d’habitude sur le moment que nous vivons.
Dis-moi qui est ton épouvantail, je te dirais qui tu es!
Lorsque l’on traverse une période troublée et qu’aucune solution ne fait d’emblée consensus, il est assez commun de chercher un coupable tout comme il est assez commun pour celles et ceux qui ont le coupable livré avec la réflexion de le réappliquer en suivant la logique éternelle de :
“Pour qui n’a qu’un marteau, tous les problèmes ressemblent à des clous”
Au banc des accusés, nous avons donc tout un tas de usual suspects dont aucun ne semble pourtant cocher toutes les cases. Des suspects comme :
Le capitalisme : grand classique qui a donné à certains courants écologistes des phrases comme “l’écologie sans la lutte des classes, c’est du jardinage” en oubliant un peu vite que les doctrines Marxistes ont absolument toutes donné lieu à des mises en production industrialisées des terres qu’elles avaient conquis, créant en bout de course les même problèmes et les même dégâts que les grands méchants capitalistes...
La société de consommation : version un peu plus moderne et moins sophistiquée du premier, qui déploie des trésors d’agilité intellectuelle pour d’un côté dénoncer les ravages du consumérisme sur l’environnement mais de l’autre s’opposer à l’encadrement des pires abus de ce consumérisme Fin du monde, fin du mois... même combat ?
Le (néo) colonialisme : qui pointe très justement que lorsqu’un groupe humain en domine un autre sur un territoire donné, il se comporte régulièrement comme l’invasion ordinaire de sauterelles qui ne laisse rien derrière elle.
Et bien évidemment, selon le processus rhétorique minable de “blâmons le messager“, les forces écologistes qui ont crié au loup pendant des années contre les dégâts faits sur un environnement qui le supporte de moins en moins deviendrait magiquement les responsables des désastres contre lesquels ils ont alerté... Vous me pardonnerez de ne pas aller plus loin dans “l’analyse” de ce discours, je me suis fixé comme règle de ne pas être vulgaire sur ce blog et là la limite est proche.
Nous avons tous besoin de schémas mentaux, de biais pour nous faire gagner du temps dans un monde qui nous bombarde de plus en plus d’informations pas toujours objectives ou fiables.
Mon propos ici n’est pas de critiquer un camp ou l’autre. Les biais sont des raccourcis nécessaires à notre fonctionnement et absolument tout le monde les utilise. Comme beaucoup de choses “quantity makes poison” mais ce n’est pas le sujet.
Si le coupable n’est pas une idée, pourrait-il être un (ou des) peuple(s) ?
Le sujet est de se demander qui est donc notre coupable puisqu’aucun des suspects classiques ne semble convenir. On pourrait être tenté de se dire que c’est la nature humaine comme l’a postulé Sébastien Bohler dans “Le bug humain“ mais ce serait insatisfaisant. Déjà parce que ça omet les peuples qui ne réagissent pas comme ça, ensuite parce que ça ferme la porte à toute possibilité d’évoluer.
Évacuons tout de suite une idée nauséabonde : la destruction de l’environnement à notre profit de court terme n’a ni couleur de peau, ni religion, ni culture... Il existe des exemples de peuples détruisant tout sur leur passage comme de peuples prenant soin de l’endroit qu’ils occupent dans toutes les variantes de l’arc en ciel, avec tous les livres de chevets possibles et imaginables.
Les personnes qui suggèrent que tel taux de mélanine, ou telle idéologie ou telle religion sont responsables ne sont pas seulement des ignares. Ce sont des ignares dangereux. (Pas de vulgarité on a dit !)
Évacuons aussi toute tentation de revenir à un état de nature fantasmé par les philosophes libéraux qui peut sembler séduisant dans le monde merveilleux de la théorie, mais n’est pas très actionnable si l’on veut en tirer des conclusions.
Désolé si vous aviez des tentations de conversion au mode de vie Amish, ce n’est pas ici que vous trouverez des justifications.
Pour autant, un faisceau d’indices commence à apparaître : si les comportements qui ont mené à un environnement dégradé ont toujours eu lieu, quelque soit la culture, l’époque, les paradigmes politiques ou religieux... Et que les seules exceptions sont culturelles, c’est peut-être que c’est à ce niveau là que ça se joue.
Alors remontons au tout début de la culture de notre espèce. Parce que c’est à ce moment-là que certains événements ont eu lieu qui n’ont jamais été questionnés depuis.
Le fait divers le plus célèbre de l’histoire
Nous sommes quelque part à la fin du Néolithique. Un groupe de bergers nomades passe à proximité d’une de ces nouveautés modernes que sont les premières communautés agricoles.
Un mouton, probablement, se prend dans un piquet en voulant accéder à son déjeuner. Il embarque le piquet avec lui et la moitié de la maigre récolte que celui-ci protégeait. Le paysan, furieux et c’est bien normal, s’énerve contre l’animal et son berger et finit par tuer ce dernier.
Et on peut présumer que le guérisseur local, gonflé d’avoir à soigner des blessures qui auraient pu être évitées avec une discussion courtoise et un méchoui, en fait une histoire à diffuser pour que cela ne se reproduise pas.
Caïn et Abel. Le nomade contre le paysan. L’éloge de la liberté contre l’éloge du travail. L’incertitude prédatrice contre l’accumulation patiente... Tout y est.
Une dizaine de millénaires plus tard, nous nous voyons présentés la facture de cette trajectoire sans que l’on comprenne bien d’où elle vienne, puisque la grande lessiveuse culturelle a fait son travail et que l’on a oublié ces vieux machins, occupés que nous sommes à regarder les specs du dernier gadget ou notre prochaine destination de vacances.
Note : si cette histoire vous intéresse, elle est infiniment mieux racontée par Clair Michalon ici :
Donc si deux idiots se sont entretués il y a 10000 ans, on détruit le monde ?
Presque !
Puisque ces deux idiots représentent symboliquement deux moments de l’histoire de l’humanité. Deux façons de s’adapter à des contraintes changeantes et qui pour un temps ont coexisté.
Présentons nos deux camps comme une bonne caricature Hollywoodienne :
D’un côté, nous avons les gentils nomades. Chasseurs cueilleurs, puis bergers. Ils ont un mode de vie en accord avec leur milieu naturel (forcément, ce sont les gentils !), ils passent d’un point de collecte ou de pâturage au prochain, en suivant une route à peu près calée tous les ans. Lorsqu’une nouvelle famille se crée elle prend des chemins sensiblement différents parce que c’est la liberté qui est importante et tout le monde vit heureux et a beaucoup d’enfants.
Maintenant on retire les lunettes roses : nous parlons de groupes humains qui épuisent les capacités d’un milieu naturel avant de passer au suivant et opèrent un contrôle strict sur leur démographie puisqu’ils ont bien conscience des limites de l’environnement dans lequel ils évoluent.
De l’autre côté, nous avons les méchants paysans. Qui triment dur, suent et transpirent pour une ration de nourriture inférieure à celle des nomades qui ont plus de viande et plus de variété de nourriture. Mais qui d’un autre côté sont moins soumis aux aléas du monde qui les entourent, puisque nourrissant et s’occupant de la terre qu’ils occupent, ils se rajoutent assez de sécurité alimentaire pour nourrir beaucoup plus de personnes par unité de surface.
Finalement, les paysans l’emportent (désolé si je vous spoile !) dans la quasi-totalité de leurs frictions avec les nomades. Nous laissant simplement des récits où les vaincus sont décrits comme des monstres horribles.
La (pré)histoire aussi était écrite par les vainqueurs semble-t-il.
L’humanité, à ce moment-là et poussée par un changement climatique rapide (déjà, décidément !) a fait le choix radical de renoncer à un peu de liberté (de mouvement) pour un peu de sécurité (alimentaire). Quelques millénaires plus tard, Benjamin Franklin aura une opinion très tranchée sur ce type de choix.
L’ennui, c’est qu’en tant qu’espèce, nous n’avons jamais fait la paix avec ce choix.
Et c’est ça, à mon avis, le nœud du problème que nous vivons aujourd’hui.
Traumas d’enfance, version espèce humaine
Reprenons. Les nomades sont des “groupes humains qui passent d’un milieu à l’autre, épuisent les capacités renouvelables et passent au suivant”
Ça ne vous rappelle rien ? Les méchants capitalistes ? Les méchants colonisateurs ? Les productivistes aveugles ? Tous sont des groupes humains qui se comportent avec la conscience environnementale d’une nuée de sauterelles. Et qu’ils le fassent pour la gloire de la révolution ouvrière ou la gloire du progrès financier ne change pas grand chose.
Dans les deux cas, les conséquences pour l’environnement sont les mêmes : à être traité comme quantité négligeable, il finit par ne plus subvenir à nos besoins voire devient carrément hostile.
Et tout ça, parce que nous n’avons fait que la moitié du chemin il y a 10000 ans : nous sommes devenus sédentaires, en conservant des réflexes de nomades. Pendant un temps, ça a tenu. Sauf qu’en dix millénaires, deux ou trois détails ont tout changé.
Si l’on observe le cerveau de nos lointains ancêtres qui courraient avec un succès relatif derrière des mammouths et le nôtre on constatera avec plus ou moins de surprise qu’il n’est pas très différent du nôtre, n’en déplaise à tous les apprentis Ubermenschs. Au niveau évolutif, l’espèce humaine est très jeune sur la planète. On a coutume de le résumer en une formule : si la terre avait 24 heures, l’humanité ne serait là que depuis quelques minutes. Pourtant, on en a fait des choses !
Comme le résume le biologiste Edward O. Wilson
« Le véritable problème de l’humanité est le suivant : nous avons des émotions paléolithiques, des institutions médiévales et des technologies dignes des dieux. »
La seule différence entre les nomades qui épuisent un lieu avant de passer au suivant et nous ce sont...
Les moyens de leurs / nos ambitions.
L’avantage de cette prise de conscience, c’est qu’elle rend le problème très simple à résoudre :
si nous voulons corriger la trajectoire funeste sur laquelle nous sommes, nous devons prendre conscience du fait que nous ne pouvons plus avoir “le meilleur des deux mondes”.
Le besoin de pillage (que l’on nomme “liberté” avec beaucoup de mansuétude) du nomade et le besoin de sécurité du sédentaire ne sont pas compatibles à grande échelle. Ni à un niveau individuel où il crée des dissonances mentales, des psychoses et des envies pressantes d’avoir des toilettes en or (mais juste à côté du bureau ovale, à son âge les envies pressantes le sont vraiment). Ni à un niveau collectif où ils engendrent des comportements prédateurs qui finissent par embraser le monde.
Que ce soit à coup de carbone ou de missiles.
L’avantage que nous avons sur nos glorieux ancêtres cependant est la connaissance. Nous savons les conséquences de nos actions, nous savons ce que nous risquons, nous savons vers quoi nous allons.
Si nous parvenions à utiliser cette connaissance pour ne pas passer de “nous savons” à “nous savions”, nos successeurs nous remercieraient.
Déjà d’exister, au train où vont les choses...
Nous avons été des nomades, nous avons été des paysans, maintenant quoi ?
Je n’ai jamais écrit pour être prescriptif. Ce blog me sert à décrire des phénomènes et à proposer des explications de schémas systémiques que le quotidien rendent souvent incompréhensibles.
Aussi, pour conserver la casquette de l’observateur et pas celle de l’haruspice lisant dans les entrailles des sondages d’opinion, je ne peux vous proposer que des pistes pour que chacun se fasse sa propre idée :
Peut-être la piste du paysan qui aurait gardé la mémoire du nomade : celui qui sait qu’il ne repartira pas et a fait la paix avec ça, mais qui n’oublie pas que tout est mobile, que les sols vivent, que les saisons changent, et que la sécurité n’est jamais acquise. Ce nouveau jardinier qui penserait son entreprise comme un espace à faire vivre et à rendre robuste contre les chocs qu’il ne peut pas maîtriser.
Ou peut-être la piste du nomade qui aurait appris à planter : celui qui migre en laissant des traces fertiles derrière lui, comme les peuples itinérants qui ensemençaient en passant ou ces consultants qui passent d’un projet à l’autre en n’oubliant jamais de cultiver les relations pour y revenir plus tard. Personne n’a dit que les nomades ne pouvaient pas être digitaux !
Ou peut-être quelque chose de radicalement différent et qui ne serait pas une synthèse du chemin parcouru jusqu’ici (mais vu l’histoire de notre espèce, ce serait une première !)
Ce que je peux faire en revanche, c’est tenter de vous proposer le schéma de ce à quoi cette nouvelle direction pourrait ressembler. Une façon, avant de trouver des règles forcément subjectives, de définir le terrain de jeu :
Lâcher prise : prévoir ce que l’on peut, se sécuriser sur le reste. Faire des réserves et des plans de secours au cas où on n’a pas fixé la limite entre ce que l’on maîtrise et le reste au bon endroit.
Équilibrer : considérer au même niveau d’importance les personnes, l’espace et les ressources qu’elles utilisent, le capital qu’elles génèrent. Il parait même qu’il existerait des outils pour ça !
Se limiter : fixer consciemment des limites pour ne pas aggraver notre sécurité future. C’est là que notre connaissance peut nous aider, ces limites, nous les connaissons.
Faire durer : ce dont on a besoin comme ce que l’on produit (comme quoi le bon sens paysan n’a pas que des mauvais côtés !)
Et au moins aussi important, pour ne pas répéter nos erreurs :
Faire une place aux nouveaux nomades, qui se sont remis à migrer portés par leurs estomacs, comme nos lointains ancêtres à tous.
Restaurer tout ce que l’on peut parce qu’on ne sait jamais quand on en aura besoin. Pas plus que de qui.
Accueillir la divergence, qu’elle soit d’opinion ou de conscience. Aucun humain n’est une île fortifiée et aucune organisation un bunker isolé en vase clos.
Si vous êtes arrivé.e jusqu’ici merci d’avoir pris le temps. Si cela vous amuse, comptez les mots jusqu’à arriver au début de cette conclusion.
Je n’ai pas vraiment fait exprès, mais avouez que c’est assez drôle !
Bonne fin d’été à toutes et tous, prenez soin de vous.




