Le paradoxe de l’éventail…
… ou comment la recherche de confort immédiat aggrave nos problèmes
C’est l’été. Il fait chaud. Pour remédier à ce problème, l’humanité a inventé tout un tas de dispositifs du plus simple au plus étrange. Parmi eux, le modeste éventail a été dans l’histoire un symbole de pouvoir lorsqu’il était manœuvré par des serviteurs (ou pire…) pour des puissants, un symbole d’élégance, un symbole de confort…
Ce modeste accessoire de mode et de confort est aujourd’hui en train de devenir un symbole de notre difficulté à penser le futur et notre difficulté à nous sortir d’un engrenage systémique.
Imaginez la scène, nous sommes dans un église du sud des Etats Unis, l’office bat son plein et les personnes qui y participent sont toutes en train d’agiter en rythme leur éventail. Profitant un instant d’une douce fraicheur dans l’atmosphère étouffante. Et recommençant immédiatement parce que la chaleur n’a non seulement pas baissé… mais leur effort musculaire en a ajouté !
Le paradoxe de l’éventail est là : si apporter un confort immédiat nécessite de contribuer à entretenir le problème, est-ce vraiment une solution ?
Dans certains cas, oui.
Si l’alternative c’est un malaise ou pire risquer la mort. Oui, évidemment. Mais si la seule variable de notre prise de décision est notre confort, on se retrouve avec des millions de personnes agitant des éventails (ou des climatiseurs, même outil un peu plus perfectionné… sauf pour l’aspect accessoire de mode !) et déplaçant le problème en l’aggravant jusqu’à se retrouver dans des situations ubuesques où un pays désertique décide de climatiser des stades entiers ou même des rues !
S’ils peuvent se le permettre, pourquoi se priver me direz-vous ?
Pour répondre à cette question, revenons chez nous.
Nous sommes en 2029, nous avons lancé un grand plan de climatisation parce que la population en a eu marre de supporter des canicules à répétition depuis des années et nous vivons désormais tous ou presque dans des lieux contrôlés, frais et agréables.
Mais on n’a plus rien à manger.
Pourquoi ? Parce qu’on ne va pas climatiser les champs, les rivières et autres sources de nourriture et que les canicules à répétition leur fait perdre un rendement qui a fait notre fierté pendant des siècles…
Le ministère de l’Agriculture chiffre à 2,5 milliards PAR AN jusqu’à 2050 les pertes du secteur agricole sous seule contrainte climatique. Et l’argent que l’on aurait pu mettre à aider ce secteur à surmonter l’épreuve est passé… en éventails. Parce que l’on a priorisé notre confort immédiat à un début de solution au problème.
Les “quick wins” ne mène nulle part
Nous vivons un moment qui n’est simple ou agréable pour personne.
Les consommateurs voient leur reste à vivre fondre comme glace en période de canicule, les entreprises sont jugées sur des indicateurs de performance qui ne tiennent pas compte du réel, les états peinent à maintenir une cohésion sociale en se rendant compte que définitivement, Tocqueville avait raison.
La logique des quick wins qui a prévalu pendant des décennies ne fonctionne plus. Le quick win suppose deux choses qui ne sont plus vraies aujourd’hui :
Votre gain d’aujourd’hui ne change rien à votre gain de demain
Votre gain d’aujourd’hui ne vous empêchera pas de continuer d’opérer demain
En réalité elles n’ont jamais été vraies, mais nous n’avions pas encore atteint les limites. C’est désormais le cas.
Nous avons voulu un “quick” win en délocalisant nos activités les moins génératrices de valeur (et/ou en sélectionnant le fournisseur le moins cher, à un niveau plus courant) au bout du monde pour nous retrouver quelques années plus tard prisonniers d’un acteur qui empile les embargos dans son duel avec l’ancienne superpuissance tout en se moquant bien de la victime collatérale Européenne.
Nous avons voulu miser l’intégralité de nos voies d’approvisionnement sur la ressource la plus efficace, sachant déjà qu’elle était épuisable et nous nous retrouvons au bout du compte à jongler entre des pénuries dans un marché qui n’a plus aucun sens économique.

Nous entrons dans un moment où paradoxalement nous avons de plus en plus besoin d’éventails tout en étant de plus en plus fatigués à les utiliser avec de moins en moins de manières d’en produire.
Comment on se sort de l’impasse ?
Piste 1 : l’éventail est une nécessité, faisons un grand plan pour en équiper tout le monde
Fonctionne sur le court terme et permet même dans certains cas de se faire élire.
Mais cela ne fait que déplacer le problème, consommer du capital et des ressources en le faisant pour finalement se retrouver quelques temps plus tard avec un problème plus grave sur les bras. Au bout de plusieurs décennies de passage de patates chaudes, il serait peut-être temps d’essayer autre chose, non ?
Piste 2 : l’éventail est une nécessité pour les uns, un luxe pour les autres
Aussi justifiable… qu’inaudible. Pourquoi “eux” auraient le droit et pas moi ? Pourquoi, en démocratie, certains auraient ce droit et pas d’autres ? (application directe du paradoxe de Tocqueville mentionné plus haut). Une impasse dans laquelle le débat public Français se vautre depuis quelques semaines mais passons…
Piste 3 : trouvons un moyen de faire des éventails qui durent le plus longtemps possible et utilisent le moins de ressources possibles pendant qu’on cherche des solutions au problème global
Considérant que nous n’avons ni capital illimité (tout le monde n’est pas la BCE ni la FED à pouvoir imprimer de l’argent à volonté…) ni ressources illimitées, combler un besoin d’urgence peut se faire… Si on réduit l’empreinte de ce besoin au minimum pour consacrer la majorité de nos ressources, capitalistiques, naturelles et d’effort à réduire le problème sous-jacent.
Dans l’exemple en fil rouge de ce post, climatisons les hôpitaux, les EHPAD, les écoles et certains centres d’examens… Et mettons la majorité de notre énergie et de nos moyens à réduire les causes de cette chaleur.
Ralentissons pour trouver des solutions pérennes plutôt qu’accélérer vers des pansements sur des jambes de bois. Parce que l’énergie mise sur des solutions sans lendemain, ça fatigue. Surtout en période de canicule.
Oui, je suis en train de parler de décroissance.
Pas parce que c’est une solution souhaitable, plaisante, agréable, facile…
Mais parce que toutes les autres sont pires.
Oui, mais la théorie des jeux…
Celles et ceux qui ont étudié la question et cherchent des contre arguments arrivent assez invariablement sur la théorie des jeux. Qui postule que même si la stratégie optimale est la coopération, la compétition gagne toujours du fait de la paranoïa des joueurs.
Pourquoi ferait-on des efforts alors que <insérez ici un pays> émet plus que nous ou est plus coupable que nous ?
Et la réponse est simple : parce que nous avons besoin les uns des autres.
Et je ne dis pas ça pour être idéaliste, naïf, moral (rayez les mentions inutiles) mais d’un point de vue strictement utilitaire : aucune société humaine, aucun pays n’est une île fortifiée autonome qui ne dépend de personne.
Les acteurs de la théorie des jeux sont réputés 100% autonomes et il n’y a pas de conséquences pour eux même quelque soit leur décision de coopération ou de compétition.
Dans la réalité, si nous ne coopérons pas avec notre vendeur de terres rares, il y a peu de chances qu’il continue de nous vendre des panneaux solaires à bon prix dans l’avenir. Oui, cet exemple est parfaitement fictif et ne reflète pas du tout l’actualité internationale (ou si peu !)
J’espère que cette petite série d’été, de sujets un peu plus théoriques et donnant à penser plutôt qu’à agir vous plaira, la course à la transition reprendra bien assez vite.
D’ici-là reposez vous, prenez soin de vous et à la semaine prochaine !






