Les vendeurs de rêve ne veulent pas votre bien
Dans un monde polarisé, aucune information ne peut être prise pour argent comptant, dans le cas de la transition qui implique la quasi-totalité de l’économie mondiale, c’est encore plus vrai.
Dans le monde de la communication, chaque acteur a ses intérêts, son propre agenda et le simple choix d’une ligne éditoriale donnée reflète un angle par lequel l’information est prise, traitée, présentée, valorisée. Cette réalité devrait appeler à une forme de prudence dès que l’on traite d’information venant d’acteurs ayant des intérêts économiques à la bonne marche du business as usual.
Le diable est toujours dans les détails
Par exemple, dans le Global Energy Perspective 2025 publié chaque année par McKinsey, on trouve ceci :
Sauf que juste après, le premier “key finding” du rapport indique que :
1. Fossil fuels are projected to retain a large share of the energy mix beyond 2050
Demand will likely plateau between 2030 and 2035 in the Continued Momentum scenario.
Vous voyez la différence ?
Dans le graphique, plus visuel, plus partagé et plus viral on parle d’un “energy mix” sans jamais se poser la question de la disponibilité que l’on présume vérifiée sauf que littéralement la phrase suivante, ce grand cabinet de conseil nous explique qu’il s’agit là de la demande.
Sans mention aucune de la disponibilité énergétique ni des contraintes à venir sur celle-ci.
Pourtant, selon les statistiques du Ministère de l’Energie Américain repris sur Wikipedia, le pic de pétrole conventionnel de la zone aurait été atteint en 2005 / 2006. Moment où l’on a commencé à mettre le paquet sur le pétrole de schiste qui a donné, un temps, de l’air au pays.
Un temps parce que malgré les efforts des énergéticiens du monde entier, la planète n’a pour le moment pas réussi à égaler sa production de pétrole de 2018.
Et rassurez vous, ce n’est ni du fait des réussites de ces satanés écolos, ni du revirement décroissant soudain des dirigeants politiques et économiques du monde.
C’est peut-être tout simplement que le pétrole mettant quelques dizaines de millions d’années à se former, on est en train de consommer un stock donné qui va s’épuiser un jour ou l’autre. Ou plus exactement qui a passé son pic entre 2005 et aujourd’hui pour les plus grandes zones de production.
Dès lors, annoncer fièrement dans un rapport que dans un quart de siècle, la demande aura non seulement augmenté mais continuera de constituer la majorité du mix énergétique mondial n’est pas très sérieux.
Pourtant, c’est un symptôme que l’on retrouve continuellement dès que l’on parle de projections et de prospective. La pensée magique.
Se prémunir contre la pensée magique
Il y a différents symptômes de pensée magique et ses diverses applications ont donné lieu à autant de biais examinés depuis longtemps par celles et ceux qui étudient nos mécanismes de décision.
Mais on peut résumer grossièrement tous ces réflexes par : “j’ai envie que cette donnée soit une réalité, donc je considère qu’elle l’est”. Internet, jamais à court d’une punchline moqueuse, en a fait plusieurs meme.
Nous vivons tous dans un monde où pour l’écrasante majorité de ce que l’on désire, il suffit d’y mettre le prix (en argent, temps, énergie…) pour que cela ait lieu. Cela nous a tous donné des habitudes et des attentes en termes de consommation et de planification de nos vies.
Seulement, ce qui est raisonnablement exact à un niveau individuel devient un piège intellectuel redoutable à un niveau collectif : ce n’est pas parce que le niveau de vie d’un pays ou d’un autre est “non négociable” que la disponibilité en pétrole va subitement s’incliner devant notre volonté.
Ce n’est pas parce qu’une poignée de milliardaires consomment comme des milliers d’entre nous qu’ils sont la seule solution pour contrer les consommations de millions d’entre nous.
Ce n’est pas parce qu’on a “toujours fait comme ça” que l’on sera en mesure de continuer.
“Tradition is not a business model” disait Seth Godin dans un de ses premiers ouvrages sur la révolution numérique. A l’heure des pics de production et des perturbations d’approvisionnement, ça n’a jamais été aussi vrai.
Et si vous vous dites que vous êtes en train de lire les élucubrations alarmistes d’un consultant en transition vendant sa propre soupe, n’hésitez pas à aller prendre l’avis de quelqu’un qu’on ne peut pas vraiment soupçonner d’idéalisme, Jeff Bezos :
Morceaux choisis :
Bezos claimed that “we will run out of energy on Earth” and that “this is just arithmetic.” Bezos says that humanity’s energy use is unsustainable.
“What happens when unlimited demand meets finite resources? The answer is incredibly simple: Rationing,” said Bezos.
Comment peut-il, dès lors, participer activement à la course en avant à la consommation à outrance en tenant par ailleurs ce genre de propos ?
Facile : lui n’a pas vraiment de soucis à se faire.
Tous les joueurs de flûte jouent leur propre partition
Dans le monde de la communication, chaque acteur a ses intérêts, son propre agenda et le simple choix d’une ligne éditoriale donnée reflète un angle par lequel l’information est prise, traitée, présentée, valorisée… comme le dit l’intro de ce papier.
Dans le cas de McKinsey, pourquoi iraient ils présenter des données négatives publiquement quand ils peuvent vendre en privé des analyses beaucoup plus pointues ?
Dans le cas de Bezos, pourquoi irait-il freiner les envies de consommation ou de tourisme spatial de ses clients, sachant que dans tous les cas lui s’en sortira quoi qu’il arrive ?
La seule question qui devrait vous importer, chères lectrices et chers lecteurs, est celle-ci : pensez-vous avoir des intérêts alignés avec eux ? Ou avec ceux dont vous écoutez les avis ? Pensez-vous qu’il soit bien sage d’écouter les avis de ceux qui bénéficient du modèle actuel sur les limites de ce modèle ?
Est-ce que vous écouteriez votre pâtissier sur des questions de régime alimentaire ? Votre boucher sur des questions de consommation de viande ?
Nous vivons dans un monde où n’importe quel avis est disponible à une poignée de clics et pour peu que l’on cherche des avis divergents, on peut aller jusqu’à trouver des personnes qui soutiennent que les pigeons sont des robots gouvernementaux.
Nous avons été habitués à des logiques de consommation où notre satisfaction personnelle est vécue comme souveraine jusqu’au champ de l’information et de la décision.
Mais chaque joueur de flûte joue sa propre partition.
Qui n’est que très rarement la vôtre.









La pensée magique est aussi intégré au GIEC lui même. Ça n'aide pas à y voir clair. Il va falloir attendre le prochain rapport pour commencer à parler sérieusement de tous ces sujets.
Notamment via la "décroissance"/sufficuency (Yamina saheb ☝️👌).
Laurent fonbaustier a fait un excellent travail sur les forces et faiblesses du GIEC.
Vous avez dû voir passer cela. Mais au cas où et pour ceux que cela intéresse:
Partie 1
https://youtu.be/h1K8oFwTvqw?si=Z9UcX64D9YFfvCqN
Partie 2
https://youtu.be/k8wFblo3sIk?si=bytpLre1wtLp5jrd