Lettre ouverte à mes amis écolos
Face au pivot majoritaire de l'opinion, il nous faut changer de posture pour faire avancer la transition. L'alternative serait de participer au délitement du tissu social.
2020, vous vous rappelez ? On sortait du covid, on se disait que “le monde d’après” allait être très différent et que tout irait mieux. Malheureusement, nous avions à moitié raison et pas la bonne moitié.
Malheureusement encore, une partie du problème vient de nous et si l’on veut continuer d’avancer dans une direction soutenable et pas trop chaotique, il est probablement temps de se regarder un peu le nombril.
To backlash or not to backlash ?
Plusieurs années d’euphorie écologique plus tard, nous sommes depuis 18 mois en plein marasme. Les tensions économiques et géopolitiques aidant, toutes celles et ceux qui avaient le pouvoir d’achat et le capital culturel de se préoccuper de sujets moraux et éthiques comme le changement climatique l’ont fait.
Et tous les autres vivent une forme de rejet et d’exaspération aux injonctions à faire mieux venant d’élites Parisiennes connectées et confortables.
J’exagère ?
Selon l’étude de l’IDDRI et de Parlons Climat 83% des Français sont pour une baisse de l’usage des pesticides dans l’agriculture (slide 19) mais dans le même temps se rangent comme un seul homme (oui le “genrage” est voulu.) derrière toutes les polémiques visant à discréditer des discours perçus comme “écolo déconnecté”
Pire encore, certains militants de notre camp s’embarquent dans des croisades qui tendent à définitivement prouver que le ridicule est non violent parce que dans le cas contraire avec des provocations pareilles, il ne se gênerait pas.
Et, réflexe de campisme aidant, rares sont ceux qui relèvent publiquement ces dérives. Contribuant à l’impression projetée d’un camp écologiste monolithique et, disons le, déconnecté.
On ne vaincra pas l’anxiété avec des paillettes, même inspirantes
L’an dernier se tenait le séminaire d’un de ces groupes qui œuvre au jour le jour pour la sensibilisation aux problématiques climatiques. Face à un début de creux de la vague, le thème de la rencontre était “comment mieux toucher les classes populaires” ?
Sur une trentaine de participants, 80% étaient venus à la campagne sans voiture parce que citadins qui n’en ont pas besoin au jour le jour, une poignée de gros SUV hybrides et une autre poignée de grosses voitures électriques d’une marque qui a singulièrement perdu de sa superbe depuis le début de l’année.
Et la réponse était là. Sur le parking de ce beau château campagnard, occupé par des objets que 80% des Français ne voient que par écran interposé.
Lorsque l’on a pas à se soucier de la fin du mois, la fin du monde devient une évidence. Mais lorsque l’on a pas à se soucier de la fin du mois, exiger le même mode de vie que soi-même pour tous ses contemporains porte un nom : du snobisme.
Et s’ils ne savent pas toujours le nommer, les pauvres, les ploucs, les prolos et autres beaufs savent très bien l’identifier.
Notez que je ne remets en doute ni la sincérité, ni la douleur, ni les efforts des promoteurs de la transition douce et épanouissante. Et qu’à bien des égards, ils ont tout à fait raison de se regrouper pour se soutenir et proposer des lendemains plus vivables que ceux que l’on voit à longueur de programme télé.
L’ennui, c’est qu’en projetant une image inaccessible pour la majorité de la population, ils entretiennent -probablement involontairement- l’idée selon laquelle ce serait eux ou le chaos.
Et vu que “eux” c’est inaccessible, il reste… le chaos dans lequel s’engouffrent toutes les forces qui poussent à plus de division, plus de haine, plus de “great again” et plus de violence.
Modus vivendi contre bulles de filtre
Parmi toutes les ressources que nos sociétés manipulent au jour le jour, certaines sont renouvelables et d’autres non. Ne refermez pas cette porte ouverte, on va y revenir. Parmi les ressources auxquelles on ne pense que trop peu, il y a nos propres schémas mentaux et sociétaux.
Lorsque l’on a connu que l’économie de marché, penser quelque chose qui sort de ce cadre est complexe.
Lorsque l’on a connu que la démocratie, penser quelque chose qui sort de ce cadre est complexe.
Lorsque l’on a connu qu’une société à peu près soudée et fonctionnelle, penser quelque chose qui sort de ce cadre est complexe.
Donc on tient nos sociétés, nos économies, et nos contrats sociaux pour acquis et on pousse de toutes nos forces pour les faire évoluer dans un sens qui nous conviendrait mieux. Sans se soucier de la durabilité du tissu social que l’on veut tirer à soi sans discernement.
Pourtant, ce qu’il s’est passé de l’autre côté de la Manche, puis de l’Atlantique, puis des Alpes devrait nous mettre en garde. Parfois les peuples et les sociétés se lancent dans des pentes glissantes dont on ne sort pas indemne.
Et quiconque suit l’actualité politique dans l’hexagone devrait avoir ces avertissements dans un coin de la tête.
Alors, chers amis écologistes, artisans de la transition et chevilles ouvrières de la durabilité : préférez vous le confort intellectuel en restant dans un “vrai” idéal au risque de contribuer par vos actes ou votre absence d’actes aux dégâts sur le contrat social ? Ou préférez-vous imaginer et œuvrer à un monde qui permette à chacun d’y voir sa place, même au prix de compromis avec votre morale ou votre confort ?
La transition qui nous arrive dessus n’attendra pas que nous nous mettions d’accord. Qu’on le veuille ou non, nous opérons avec des ressources sous tension dans un environnement qui se dégrade et il va falloir repenser à peu près tout ce qui sous-tend nos sociétés et nos économies si nous voulons qu’elles durent.
En un mot, nous devons concevoir un nouveau modus vivendi. Un compromis vivable, inconfortable et imparfait s’il le faut. Mais vivable. Parce que nous voyons tous les jours les conséquences de l’alternative et je suis absolument persuadé qu’aucune lectrice et aucun lecteur de cette note n’en a envie.
Clair Michalon dans sa conférence “La diversité des hommes” explique que la seule métrique universelle pour caractériser un groupe humain est la perception de ce groupe humain de sa précarité ou de sa sécurité.
Si vous découvrez le bonhomme, passez un moment à l’écouter, vous en sortirez probablement grandi.e !
Côté sécurité, l’initiative est valorisée puisque le risque de s’effondrer n’existe pas, les filets de sécurité sont en place et au pire un échec sera vécu comme source d’apprentissage.
Côté précarité en revanche, l’initiative est un risque puisque la possibilité de s’effondrer existe et plus elle est présente à l’esprit plus l’initiative est mal vue.
La transition est une réalité qui va s’imposer à tous, quoiqu’on en pense et quoiqu’on souhaite. Et le fait que des personnes en sécurité (selon Michalon) prennent la parole pour alerter et tenter de faire dévier la trajectoire funeste sur laquelle nous sommes est une excellente nouvelle.
Mais si le discours “faites mieux” fonctionne face à une audience en sécurité qui a le choix, il bloque immédiatement face à une audience en précarité (selon Michalon) qui voit comme déconnecté de la réalité qu’ils vivent et ressentent jour après jour.
Chers amis écologistes, nous avons creusé des tranchées ces dernières années pour délimiter l’acceptable de l’inacceptable, le soutenable de l’insoutenable. Et sur beaucoup de points nous avons factuellement et scientifiquement raison.
Mais en démocratie, avoir factuellement raison ne suffit pas à avancer.
Le camp d’en face à aussi creusé ses tranchées et dorénavant nous ne nous parlons que par boules puantes interposées, au risque que le contrat social qui nous lie à eux devienne aussi inhospitalier que le no man’s land des conflits ouverts.
Il est temps de sortir de notre bulle. D’aller convaincre même ceux qui nous prennent pour des illuminés fantasques ou de dangereux révolutionnaires en sarouel. C’est à ce prix que nous passerons de force d’influence minoritaire à majorité agissante. En créant des compromis et des modus vivendi.
Bonne semaine à toutes et tous !




Bonjour.
Meilleurs passage, pour moi ;
- Chers amis écologistes, nous avons creusé des tranchées ces dernières années pour délimiter l’acceptable de l’inacceptable, le soutenable de l’insoutenable. Et sur beaucoup de points nous avons factuellement et scientifiquement raison.
- Mais en démocratie, avoir factuellement raison ne suffit pas à avancer.
Même s'il faut avoir l'ensemble du texte pour apprécier ce passage.
Ceci dit, il y a des profils impossibles à faire bouger.
Enfermés dans leur silo.
Malgré les preuves, les sources, les explications et la réalité elle-même.
Pourtant ces profils sont ceux qui, à coups sûr votent.
Il me paraît difficile de bouger ces lignes.
Seuls les indécis, les plus curieux parmi eux sont touchables. Et encore...
C'est sur tous les autres qu'il faut jouer.
Les petites mains lucides. Ceux qui ont fait l'effort de comprendre. Ceux qui déjà changent
Ceux dont olivier Hamant. Que vous connaissez (j'ai eu le plaisir de croiser une cliente qui m'a parlé de votre travail ^^).
Ça devient difficile de ne pas avoir de tranchées profondes entre certains profils dont la manipulation vient d'en haut...
Un des effets délétères de l'industrie du doute+ réseaux sociaux.
Si vous avez des clés pour fissurer les certitudes de ces profils, je suis preneur.
D'autant que nous n'avons plus le temps du changement de civilisation qui s'impose face aux enjeux. Ces changements qu'il fallait opérer avant les années 1990. Avant Thatcher Reagan et l'explosion de toutes les courbes. Alors nous avions déjà toutes les infos nécessaires. Rapport Meadows bien-sûr. Planète au pillage de Fairfield Osborne, 1948.
Printemps silencieux.
Etc etc.
Je suis personnellement un pessimiste optimiste.
C'est plié pour cette civilisation. Mais optimiste sur la suite. Notamment par ceux qui ont déjà commencé à opérer les changements nécessaires. Olivier Hamant. Arthur Keller. Pablo servigne etc.
Personnellement je suis plutôt sur des projets comme ceux de l'institut momentum avec la base de travail du programme bio-régions.
Et ou guillaume faburel (même ligne).