Transitions : l'impasse de la morale
Pour rester crédible et audible dans un monde qui se tend, les mouvements de transition doivent dépasser leur posture morale idéaliste pour créer des consensus.
Depuis près de deux décennies, des voix s’élèvent dans le débat public Français pour pousser à plus de transition, plus de sobriété, plus de responsabilité…
Ces prises de position, si elles ont permis l’émergence de mouvements militants voire de groupes de réflexion comme le Shift Project, se heurtent à un plafond de verre bien connu des professionnels de l’opinion : si le levier d’influence est d’ordre moral, il passe en ordre de priorité après tous les leviers ayant un impact concret sur le quotidien.
Ou comme le résume le très célèbre dicton Américain :
Sauf que ce positionnement pose deux problèmes qui viennent aujourd’hui se fracasser contre le réel, qui plus que jamais a tendance à ne pas faire ce que l’on attend de lui…
1- Si le problème est moral c’est que tout le reste va bien, non ?
Jean-Marc Jancovici que l’on peut difficilement taxer de dangereux révolutionnaire le dit lui-même : l’émergence d’un consensus en faveur d’une transition doit passer par un réalignement des valeurs morales pour remettre l’environnement au centre de nos préoccupations.
L’argument a plusieurs points forts. Notamment le fait de conforter celles et ceux qui l’entendent comme faisant partie des “gens bien” qui veulent que le monde aille dans “le bon sens”. Egalement, en pointant ce qui revient à un changement de civilisation, on se garde bien de poser des jalons sur les étapes à franchir pour arriver à destination.
Cependant, l’argument a deux défauts majeurs :
D’une part, il postule qu’il serait possible de continuer comme en 40 en poussant la poussière sous le tapis. Ce qui était exact il y a 15 ans mais n’est plus du tout une certitude aujourd’hui. Celles et ceux qui lisent cette publication régulièrement l’ont entendu dire plusieurs fois déjà mais c’est au tour de médias économiques établis de pointer le risque d’une pénurie de carburant dès juillet. Si on l’ajoute aux alertes sur le gaz naturel, le souffre, le naphta… Ce sont des pans entiers de nos économies et de nos modes de vie qui vacillent sous nos yeux alors même que nos dirigeants, politiques comme économiques continuent de faire comme si tout allait bien et que tout allait se résoudre d’une façon ou d’une autre.
D’autre part, si l’argument moral mobilise les partisans… il mobilise également les opposants ! Si les enjeux climatiques, environnementaux, de limites planétaires sont des enjeux moraux, alors celles et ceux qui en font la promotion sont au mieux des rêveurs déconnectés et au pire de dangereux agitateurs. Mention spéciale au patron de major pétrolière qui s’est drapé des vertus du bon sens et de la “connaissance de la vie réelle” face à un chercheur avec des décennies de travaux derrière lui… Cela prête à sourire évidemment, mais si l’enjeu du dérèglement climatique et de la raréfaction des ressources sont des enjeux moraux, il n’y a aucune raison de ne pas défendre cette position ! Après tout, d’un côté nous avons des idéalistes qui demandent des sacrifices à de pauvres gens déjà écrasés sous les charges et de l’autre de fiers capitaines d’industrie qui suent sang et
pétrol… eau pour faire advenir le pouvoir d’achat… C’est cynique bien sûr. Mais si la position adverse est morale, l’argument tient la route.
Bref, si l’enjeu est moral, c’est que physiquement rien ne nous pousse à aller dans ce sens. Si l’enjeu est moral, c’est que tout le reste va assez bien pour se préoccuper de superflu et la limite arrive dès que l’on cherche à s’adresser à des personnes ou des organisations qui se sentent en situation de survie.
Ce qui nous amène au point suivant.
2- Elle vaut combien, vous, votre morale ?
A force de positionner les sujets de dérèglement climatique et d’épuisement des ressources (bref, la durabilité) sous l’angle de la morale, on finit consciemment ou non par y apposer une valeur dérisoire par rapport à ce qui compte vraiment.
Et ce décalage est en train de devenir un frein en soit pour toutes celles et ceux qui ont compris qu’il allait falloir changer de trajectoire, mais à qui personne n’a jamais expliqué ce que ça allait coûter.
Si l’enjeu est de consommer moins de carbone, il suffit d’électrifier certains usages et de réduire la part carnée de ce que je consomme... Si l’enjeu est de freiner les dégâts sur la biodiversité, il suffit de sourcer mes approvisionnements en intégrant une part de plus propre dans ce que j’achète… Si l’enjeu est de mieux recruter des petits jeunes motivés par les causes environnementales, il suffit de mettre en place des politiques aussi voyantes que peu coûteuses et mon département RH sera satisfait…
Chacune de ces actions va dans le bon sens, chacune de ces actions est probablement bonne à prendre… mais aucune de ces actions n’adresse le cœur du sujet :
tant que les entreprises feront le minimum pour avoir la paix sociale ou juste assez pour cocher les cases de la nouvelle norme à la mode, elles considèreront la durabilité comme secondaire au business as usual.
Jean-Marc Jancovici a l’habitude de présenter ce miroir déformant en prenant l’exemple de la SNCF : l’électricité à la SNCF ne représente que quelques pourcents des coûts de l’entreprise. Pourtant si on la coupe, c’est 100% du chiffre d’affaires qui s’arrête…
Tant que l’on traite la durabilité comme ces quelques pourcents gérés après tout le reste, on se met à risque de devenir une victime des conséquences très concrètes d’un monde insoutenable qui arrive à ses limites.
Quelles limites ? Celles-ci :
La guerre en Iran, comme l’intervention passée au Venezuela, sert à mettre la main sur les seules sources de pétrole non encore exploitées au maximum. Pourquoi ? Parce que le secteur est en situation de surchauffe et n’arrive plus à augmenter sa production. C’est une conséquence directe de la raréfaction des ressources, élément aggravant du dérèglement climatique.
Mais ça, tant que l’on considère la durabilité comme un combat romantique pour les petits oiseaux, on n’est pas en mesure de le voir.
Jusqu’à ce qu’on ait plus le temps de se retourner.
Alors achetez vous du temps et vérifiez vos dépendances tant que vous n’êtes pas au pied du mur. Parce que s’il y a bien une chose qui soit certaine dans ce début d’année chaotique c’est celle-ci : quelque soit votre secteur, votre entreprise, votre métier… Cela vous concerne.
Bonne semaine à toutes et tous !





Au delà de la morale, il y a un argumentaire intéressant de Baptiste Morizot et Laurent Neyret sur la nécessité d'inscrire dans le droit l'habitabilité de la planète. Leur argumentaire ? La seconde guerre mondiale et ses atrocités nous ont amené à inscrire la dignité humaine dans le droit. A présent, les excès en tous genre amenant à la destruction des conditions d'habitabilité de la planète nous amènent à faire un pas supplémentaire : décider que l'habitabilité est aussi un sujet si important qu'en droit, il vaut aussi en matière pénale, si important qu'on peut punir d'emprisonnement ceux qui le compromettent. On en approche avec la cour de Justice Internationale qui s'est prononcée l'année dernière, et avec le Vanuatu qui vient de faire voter à 141 voix contre 8 la nécessité pour les états d'agir pour le climat. Reférence livre : https://www.babelio.com/livres/Neyret-Liberte-dignite-habitabilite--Donner-au-siecle-la/2023736